La mauvaise foi de l’autre

En janvier 2022, alors que la vague Omicron déferlait sur le Québec, la cheffe du Parti libéral du Québec Dominique Anglade avait décidé de boycotter le rendez-vous téléphonique hebdomadaire auquel le premier ministre François Legault avait convié les chefs des partis d’opposition en attendant la reprise des travaux de l’Assemblée nationale.

Même si elle avait elle-même réclamé ces échanges, Mme Anglade s’était sentie « instrumentalisée » par un gouvernement qui voulait « se donner bonne figure » et faisait simplement « semblant de collaborer ». Le premier ministre ne donnait pas d’autre information que ce qui se trouvait déjà en ligne, déplorait-elle.

Les autres chefs étaient tout aussi critiques. Le porte-parole de Québec solidaire (QS), Gabriel Nadeau-Dubois, disait ne se faire « aucune illusion » sur la nature de ces rencontres. « Je sais bien que François Legault gouverne seul, gouverne par décret », ajoutait-il. Le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, parlait d’un « simulacre ».

Malgré ces réserves, l’un et l’autre avaient choisi de maintenir leur participation. À défaut d’obtenir des informations additionnelles, ils entendaient profiter de toutes les occasions qui leur étaient offertes pour talonner le gouvernement et faire valoir leur point de vue.

Ils savaient très bien que les absents ont toujours tort. Le bureau du premier ministre s’était d’ailleurs empressé d’accuser Dominique Anglade de chercher à utiliser la pandémie pour marquer des points politiques, regrettant au passage la belle collaboration qu’avait offerte son prédécesseur Pierre Arcand.

Ils ne sont pas davantage dupes de la main que M. Legault leur a tendue à une semaine de l’élection du 3 octobre dernier, dont les résultats ont fait apparaître de façon plus spectaculaire que jamais le dysfonctionnement d’un mode de scrutin qu’il s’était formellement engagé à réformer.

Même si son offre de collaboration visait avant tout à minimiser les conséquences du reniement de sa promesse, ils n’avaient d’autre choix que d’accepter sa récente invitation à le rencontrer en prévision de la reprise de la session parlementaire, le 31 janvier. Leur premier réflexe aurait sans doute été de l’envoyer paître, mais la politique de la chaise vide n’était pas une option.

Mardi, le conservateur Éric Duhaime est sorti enchanté de son tête-à-tête avec le premier ministre. Pour le chef d’un parti qui n’a aucun représentant à l’Assemblée nationale, le simple fait d’avoir été invité constituait déjà une victoire. L’avantage est moins évident pour les autres chefs.

Durant la campagne électorale, le premier ministre avait averti que le succès de cette éventuelle collaboration dépendrait de l’attitude de l’opposition, mais un gouvernement qui détient une majorité parlementaire aussi écrasante doit être le premier à démontrer sa bonne foi. Trop souvent, il a tendance à confondre collaboration et chèque en blanc. Une rencontre de 90 minutes peut constituer un bon départ aussi bien qu’un simulacre. On jugera sur pièce.

À la fin de septembre, M. Legault avait suggéré que chacun des partis représentés à l’Assemblée nationale puisse présenter un projet de loi qui serait mis à l’étude, mais l’expérience démontre que cela ne garantit pas nécessairement son adoption.

Au printemps dernier, le gouvernement a fait en sorte que le projet sur le serment à la reine présenté par QS soit étudié trop tard pour être adopté. Sans parler de la réforme du mode de scrutin, qui a fait l’objet d’audiences publiques sans jamais franchir les autres étapes législatives.

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Les discussions entre quatre yeux peuvent assurément être enrichissantes, mais rien ne vaut l’épreuve du réel. La démission surprise de la p.-d.g. d’Hydro-Québec, Sophie Brochu, offre sans doute plus rapidement que François Legault ne l’aurait souhaité une occasion de tester la sincérité du premier ministre.

Gabriel Nadeau-Dubois demande que Mme Brochu soit entendue par une commission parlementaire pour expliquer les raisons de ce départ précipité, tandis que Paul St-Pierre Plamondon réclame que la nomination de son ou sa successeur(e) soit approuvée par deux des trois partis d’opposition.

Le débat sur l’avenir d’Hydro-Québec et sur la décarbonisation de l’économie pourrait bien porter un coup dur, voire fatal, à une collaboration qui s’annonce bien hypothétique. Déjà, M. Legault se plaint des critiques « injustes » dont sa stratégie énergétique fait l’objet et le ministre Pierre Fitzgibbon est trop identifié au développement à tout prix pour qu’un minimum de confiance puisse s’installer.

La collaboration n’est pas un réflexe naturel en politique. La question n’est pas tellement de savoir si le gouvernement et l’opposition arriveront à travailler ensemble, mais qui réussira le mieux à démontrer la mauvaise foi de l’autre.

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