L’illusionniste

On ne peut que partager la déception de Guy A. Lepage, qui aurait bien voulu accueillir la présidente démissionnaire d’Hydro-Québec, Sophie Brochu, pour marquer la reprise de Tout le monde en parle dimanche soir. Une aussi belle victoire des Ténèbres sur la Lumière constitue une véritable aubaine pour une émission de télévision.

La présence du ministre de la Santé, Christian Dubé, offrait néanmoins un magnifique prix de consolation. Si le débat sur le rôle d’Hydro-Québec dans la lutte contre les changements climatiques est assurément de première importance, le sort du réseau de la santé est tout aussi préoccupant.

Dès sa nomination, au plus fort de la crise sanitaire, M. Dubé a rapidement gagné la confiance des Québécois. Personne ne conteste ses talents de gestionnaire ni son engagement envers l’État. Force est toutefois de constater que son succès en est essentiellement un de communication.

Après l’improvisation qui avait marqué les premiers mois de pandémie et l’hécatombe dans les CHSLD, le plan en neuf points qu’il avait présenté à la mi-août 2020 avait donné l’impression que le gouvernement semblait enfin savoir où il allait. Même si elle a fini par s’essouffler, la campagne de vaccination s’est déroulée mieux que plusieurs ne l’avaient prévu.

Le réseau de la santé ne pouvait pas traverser une telle épreuve sans en conserver des séquelles. À entendre M. Dubé, les leçons tirées de la pandémie allaient néanmoins permettre un nouveau départ.

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La condition sine qua non d’une « refondation » était de trouver une solution à la pénurie de main-d’oeuvre. À l’automne 2021, il a donc offert des primes allant jusqu’à 18 000 $ pour réembaucher des infirmières et mettre fin aux heures supplémentaires obligatoires qui les faisaient fuir.

Les dirigeants des CISSS et des CIUSSS ont été priés de déterminer une date à partir de laquelle ils pourraient offrir les meilleurs quarts de travail aux infirmières du réseau plutôt qu’à celles des agences privées.

Voilà pourtant qu’une centaine d’infirmières de l’urgence de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont menacent aujourd’hui de démissionner en dénonçant une « ambiance toxique » et des « conditions de travail inhumaines ». Une situation particulière à l’est de Montréal, puisque les choses s’améliorent à Laval, a expliqué M. Dubé, qui n’est jamais à court d’explications.

Il y a aussi la liste d’attente de plus d’un an en chirurgie, qu’on visait à ramener à 2500 patients d’ici le printemps, mais qui en compte toujours 21 000. Le ministre a voulu voir une « bonne nouvelle » dans le fait qu’elle était montée jusqu’à 23 000.

Il se réjouit que 400 000 nouveaux patients aient été pris en charge par des médecins de famille depuis qu’il leur a demandé de faire un effort, mais il admet du même souffle qu’ils sont difficilement accessibles.

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M. Dubé n’avait pas besoin qu’on lui présente des extraits du Téléjournal de 1988 à nos jours pour savoir que le débordement des salles d’urgence demeure une réalité qu’aucun de ses prédécesseurs n’a réussi à changer.

Il est sans doute conscient qu’il n’y arrivera pas non plus et que son rôle ne consiste pas à remettre le réseau sur ses rails, mais plutôt à maintenir l’illusion que la chose est possible, jusqu’à ce que le charme n’opère plus et que l’arrivée d’un nouveau visage devienne nécessaire.

Pour le moment, il trouve encore dans les souvenirs de la pandémie des éléments de motivation. « Il faut se mettre tout le monde ensemble », répète-t-il. Comme si « l’expérience patient » de la vaccination, qui a été l’affaire de quelques mois, pouvait être reproduite sur une base permanente.

M. Dubé se présente comme un spécialiste de la « gestion du changement », mais il lui faudrait plutôt être un magicien pour composer, au sein d’un réseau déjà exsangue, avec une population dont le vieillissement s’accélère et une pénurie de personnel de plus en plus attiré par le secteur privé.

Dans le « Plan pour mettre en oeuvre les changements nécessaires en santé » qu’il a présenté en mars dernier, il a fixé un horizon de trois ans. À ce moment-là, il aura été en poste depuis cinq ans. C’est très long pour un ministre de la Santé. Au cours des dernières décennies, seul Philippe Couillard a connu une telle longévité.

Certes, Christian Dubé a toute la confiance du premier ministre François Legault, mais Lucien Bouchard disait aussi que Jean Rochon était le meilleur ministre de la Santé que le Québec avait connu. Jusqu’au jour où il a jugé nécessaire de le remplacer, parce qu’il n’arrivait plus à maintenir l’illusion.

Ce pauvre M. Rochon s’était fait couper les jambes par son propre gouvernement, qui lui avait refusé les moyens du « virage ambulatoire » qu’il proposait, mais l’ingratitude fait aussi partie de la politique.



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