Benoît XVI, pape philosophe

Le tribunal médiatique est toujours injuste. Alors que le monde entier se recueillait sur le cercueil du plus grand footballeur de tous les temps, le « roi » Pelé, les obsèques de l’ancien pape Benoît XVI étaient reléguées dans l’ombre. Pas tout à fait, bien sûr. Mais beaucoup trop si l’on considère non seulement l’importance pour les fidèles de ce pape effacé et discret, mais plus généralement son héritage intellectuel et sa réflexion sur notre civilisation. Une réflexion qui va bien au-delà des seuls croyants et qui devrait tous nous interpeller.

Je me souviens de sa venue à Paris, en 2008, dans la nef somptueuse et fraîchement restaurée du collège des Bernardins. Le monde intellectuel était en émoi. Le Tout-Paris qui réfléchit et écrit, de gauche comme de droite, de la politique comme des arts, sans compter deux anciens présidents, était venu entendre le message de ce pape philosophe.

« Ce lieu évoque-t-il pour nous encore quelque chose ou n’y rencontrons-nous qu’un monde désormais révolu ? » avait demandé le petit homme aux cheveux blancs dans un français à faire pâlir toute notre classe politique. En quelques mots, la question était posée. Ce pape qui se rêvait moine rappela à la docte assemblée que ces monastères furent les lieux où durant plusieurs siècles se forma la culture européenne, puisant aux sources grecques et latines soigneusement transmises par les moines. Bien avant les universités, c’est du bouillonnement de culture né dans ces monastères, qui étaient aussi des institutions d’enseignement et des bibliothèques, qu’ont surgi la musique, la peinture, la littérature et la philosophie humanistes occidentales.

C’est d’ailleurs à la manière de ces moines que Joseph Ratzinger cherchait la réconciliation entre la tradition et la modernité en dénonçant les deux travers de notre époque que sont l’« arbitraire subjectif » triomphant d’aujourd’hui, qui justifie les choix les plus déraisonnables, et le « fanatisme fondamentaliste », qui fait de nos jours un curieux retour. C’est par la transmission soumise à la disputatio — cet échange courtois et argumenté sans lequel il n’y a pas de débat et qu’il serait bon de redécouvrir un jour — qu’est née cette culture dont nous sommes les héritiers.

Jean-Paul II, dont Joseph Ratzinger fut longtemps le serviteur fidèle, fut un pape politique, un comédien brillant sur la grande scène du monde. Il contribua même à la chute du communisme. Son successeur aura plutôt été un professeur. Cet amoureux de la France et de sa vie intellectuelle fut l’auteur de 86 livres et de 471 articles. Les esprits les plus brillants voulaient débattre avec lui, comme le fit son compatriote, le philosophe Jürgen Habermas. Benoît XVI devrait d’ailleurs bientôt se joindre au cercle on ne peut plus restreint des 33 docteurs de l’Église, où il siégera en compagnie de saint Thomas d’Aquin et de saint Augustin.

Ce pape ne voyait pas de contradiction entre la foi et la raison. Il se réjouissait des découvertes de la science lorsqu’elles mettaient fin aux superstitions et permettait de renvoyer la religion à sa véritable mission. Mais il s’inquiétait aussi d’un monde où il n’y aurait plus que la science et d’où serait écartée toute transcendance.

C’était aussi un homme de l’écrit égaré dans la jungle médiatique contemporaine. Voilà probablement pourquoi on lui a fait tant de mauvais procès. Dès les premiers mois de son règne, c’est lui qui osa le premier lever le voile sur les scandales de pédophilie, briser la culture du silence et renvoyer les coupables à la justice des hommes. L’histoire devra le reconnaître un jour.

Peu avant son voyage en Turquie, en 2006, que j’ai eu la chance de suivre, il osa poser la question du rapport de l’islam à la violence. Il fallait beaucoup de mauvaise foi et n’avoir jamais ouvert un journal pour ne pas constater que cette question se posait et se pose toujours de manière urgente. En levant l’interdiction de la messe en latin, il cherchait à réconcilier avec son histoire l’Église d’après Vatican II. Une histoire qui n’a pas que des côtés sombres, comme cherche à le faire croire un anticléricalisme puéril particulièrement virulent au Québec.

Benoît XVI aura-t-il été le premier pape de la fin de la chrétienté ? Cette civilisation dont la philosophe chrétienne Chantal Delsol (La fin de la chrétienté, Éditions du Cerf) nous annonce avec regret, mais sans catastrophisme, le remplacement par un nouveau paganisme qui, sous couvert de changements sociétaux et de foi écologique, cherche à déloger la vie humaine du piédestal où l’avait érigée la chrétienté. Où aura-t-il été le premier à tracer la voie de ce que la très laïque Bérénice Levet nomme le « courage de la dissidence civilisationnelle » dans un livre passionnant qui appelle au sursaut d’une civilisation du savoir et de l’intelligence qui ne se réduit pas qu’à des valeurs (Le courage de la dissidence, L’Observatoire) ?

Plus que n’importe qui, Benoît XVI aura été conscient des enjeux du déclin de notre civilisation. À l’heure du retour des idéologies où la tentation de la fuite en avant est grande, son héritage est plus que d’actualité. Dans un monde qui n’a jamais tant rêvé d’un homme liquide et sans attache, s’il y avait une phrase à retenir de lui, ce serait peut-être celle-ci : « L’absence de liens et l’arbitraire ne sont pas la liberté, mais sa destruction. »

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