Fonds d'investissement: La veuve à deux millions

La semaine dernière, j'ai vanté les qualités du livre de Stephen A. Jarislowsky, Dans la jungle du placement: quelle excellente leçon pour l'épargnant et l'investisseur! Sa recherche constante de la vérité et sa réputation de «traqueur» des malversations l'honorent. Un milieu financier composé davantage d'hommes de cette trempe se porterait mieux...

Là où M. Jarislowsky a tendance à mal juger le milieu auquel il appartient, c'est quand il met toute l'industrie du placement dans le même sac, sauf sa firme. Il écrit notamment en page 28: «Malheureusement, le client se fait souvent exploiter dans notre secteur, et pas seulement par les conseillers en placement. Les maisons de courtage et les sociétés de fonds communs jouent un rôle qui n'est guère reluisant. Tous cherchent à faire le plus d'argent possible au détriment du client, notamment en lui faisant payer les frais les plus élevés possible. S'il y avait moins de cupidité et plus de professionnalisme dans ce secteur, tout le monde y gagnerait.»

Ouf! Et, c'est le même discours que l'auteur a tenu dans plusieurs entrevues. Hors de l'Église, point de salut: un discours qui peut faire peur. Comparer les frais de gestion que la firme de M. Jarislowsky facture, pour un produit d'élite, et ceux pratiqués par l'industrie des fonds communs de placement (FCP), caractérisée par un produit de masse et démocratique est irréaliste. Effectivement, les frais annuels de gestion d'un FCP équilibré sont de 2,25 %, tandis que la firme de gestion privée de l'auteur facture des frais de gestion de 0,5 %, mais bien en gestion privée. La différence est énorme et très importante, c'est incontestable.

Voyons l'envers de la médaille. Au Canada, selon les données de l'Institut des fonds d'investissement canadien, le compte moyen est d'environ 10 000 $. En contrepartie, chez Jarislowsky Fraser, le compte minimum est de deux millions de dollars. Ce n'est pas la moyenne, mais bien un minimum. Poussons le calcul: un compte de 10 000 $ en FCP entraînera des frais de gestion annuels de 225 $. Et, cette somme sera partagée entre la famille de fonds, le courtier et son représentant. Chez Jarislowsky Fraser, les frais de gestion annuels pour le minimum de deux millions seront de 10 000 $. Les situations ne peuvent vraiment pas se comparer. Trois «petits» comptes chez Jarislowsky Fraser, soit six millions d'actif, équivaudront à 600 comptes de 10 000 $ dans une famille de fonds.

Les coûts administratifs pour gérer trois comptes ou 600 ne sont pas les mêmes, c'est l'évidence. Les frais de gestion et d'administration d'un client sont assez semblables peu importe la taille du portefeuille. Les coûts informatiques n'augmentent pas quand on ajoute des zéros. Il est tout à fait normal que les frais de gestion d'un portefeuille diminuent avec l'importance du capital investi par le client: c'est une pratique que l'on ne retrouve pas uniquement chez Jarislowsky Fraser, mais dans toute l'industrie du placement.

Je veux bien que M. Jarislowsky s'affiche comme le défenseur de la veuve et de l'orphelin, c'est à son honneur, mais il n'accepte que les veuves avec un dépôt de deux millions, les autres étant dirigées vers les familles de fonds qu'il gère en sous-traitance. Et, ce sont ces mêmes firmes qu'il dénonce avec leurs frais excessifs. Qu'a-t-il à offrir au véritable petit investisseur, celui qui possède moins de deux millions? Rien, puisqu'il faut supposer que ce type de clients n'est pas assez payant. À deux millions et plus, au Canada, on ne parle plus ici de petits investisseurs. M. Jarislowsky sert très bien sa clientèle: il a pris de nombreuses années à bâtir son entreprise et sa réputation sans faille. Cependant, pourquoi accabler l'industrie qui s'adresse aux petits investisseurs et qui, dans l'ensemble, fait un bon travail? Le Canadien ou le Québécois moyen naviguera très rarement dans les deux millions.

Quant aux fonds communs de placement qu'il gère, malgré ses dénonciations, il s'agit de très bons produits, et M. Jarislowsky aurait pu en tenir compte dans son ouvrage. Prenons l'exemple du fonds Renaissances Équilibré canadien, géré par sa firme ou un autre géré pour la TD, soit le TD Valeurs sûres canadiennes, que je recommande régulièrement à mes clients.

Cependant, nous serions là encore loin du rendement de 14 %, que M. Jarislowsky affirme être «un objectif ambitieux, mais réaliste» (p. 90). Une affirmation plutôt surprenante de la part d'un investisseur aussi compétent.

question@avantages.com

L'auteur est conseiller en placement et président d'Avantages Services Financiers, une société indépendante spécialisée dans le courtage de fonds communs de placement et dans la gestion privée.