La guerre contre nous-mêmes

La COP27 s’est soldée le mois dernier par de modestes gains, relevant plus de la gestion de la catastrophe que de la création de l’espoir, et voilà que la conférence des Nations unies sur la biodiversité (COP15) s’est ouverte à Montréal sur un ton tout aussi morose.

S’adressant aux délégués rassemblés au Palais des congrès, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, déclarait mercredi que « [l]a guerre de l’humanité contre la nature est ultimement une guerre contre nous-mêmes ».

Cette guerre contre nous-mêmes se reflète parfaitement dans le manque d’empressement à agir des décideurs, qu’ils masquent en adoptant une attitude faussement déterminée. Tout cela est parfaitement résumé par le sourire en coin et le ton pénétré de Justin Trudeau lorsqu’il s’est présenté au lutrin, mercredi, pour vanter les investissements de son gouvernement dans la protection des espaces naturels « en partenariat avec les peuples autochtones ». Le même jour, le Canada était désigné parmi les cancres pour la gestion de ses forêts. C’est sans parler des critiques sévères exprimées relativement au feu vert donné par le gouvernement libéral au projet pétrolier Bay du Nord, lequel menace des écosystèmes marins tout en étant incompatible avec les objectifs de réduction des GES.

Ces jours-ci, on reproduit ces contradictions destructrices sur la scène provinciale, non sans une pointe d’absurdité. Alors qu’il s’est lancé récemment dans une campagne sur la sobriété énergétique, le ministre de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, Pierre Fitzgibbon, apprend-on, ne s’est pas gêné pour participer en octobre à une partie de chasse au faisan en habits d’époque, sur une île privée du lac Memphrémagog.

L’affaire, révélée par le Bureau d’enquête du Journal de Montréal, est prodigieuse : le ministre de l’Économie, maintes fois pointé du doigt pour des questions éthiques, s’est adonné à cette activité extravagante en compagnie d’un groupe exclusif d’hommes d’affaires ayant bénéficié de subventions publiques.

Les partis de l’opposition ont aussitôt réclamé qu’une (sixième) enquête soit ouverte par la commissaire à l’éthique. Or, le ministre s’est défendu en se disant tout à fait « à l’aise » avec ses loisirs personnels, ajoutant qu’entretenir ce type de relations est une « force » lorsqu’on se trouve au gouvernement. Le ministre est fier de son entourage, fier de son train de vie, fier d’appartenir à sa caste ; parce qu’au Québec, c’est comme ça qu’on dirige.

Toute apparence de conflit d’intérêts mise à part, c’est cette aisance qui est remarquable, remarquable d’ironie. Ces dernières semaines, M. Fitzgibbon encourage sur toutes les tribunes les Québécois à adopter un mode de vie énergétiquement plus sobre, alors qu’Hydro-Québec pourrait se heurter dès 2027 à un manque à gagner en électricité.

Il faut trouver des solutions, explique-t-il, il n’y en a pas des milliers, et le changement des habitudes de consommation des ménages en fait partie. « Pour connaître ce qui se passe dans le monde, nous ne sommes pas sobres dans notre consommation, déclarait-il la semaine dernière. Nous, comme consommateurs, faut changer nos habitudes. Peut-être laver la vaisselle, on la fera à minuit. »

On s’est moqué de la formule, mais on doit reconnaître qu’il n’a pas tort. D’ailleurs, les réserves exprimées à l’égard de cette proposition en disent long sur le chemin à parcourir pour y arriver. Réduire sa consommation dans les périodes de pointe, s’habituer à des habitations un peu plus froides l’hiver et un peu plus chaudes l’été, vivre dans plus petit, oublier la piscine chauffée et la résidence secondaire (évidemment) — ce sont toutes des choses que l’on peut et doit faire.

Sauf que la vision défendue par le ministre évite scrupuleusement de parler des inégalités sociales et des différents trains de vie qui y sont associés. Par exemple, tous les citoyens n’ont pas les moyens d’optimiser leur consommation d’énergie, palliant difficilement l’isolation déficiente de leur logement, ou étant contraints par un horaire réglé sur les heures de pointe. Mais surtout, au Québec, la consommation d’énergie croît avec le niveau de revenu de manière très nette. C’est l’éléphant dans la pièce : les appels du ministre Fitzgibbon à la sobriété individuelle s’adressent avant tout aux gens qui ont un train de vie semblable au sien.

C’est sans parler, bien sûr, des limites des approches misant d’abord sur la sobriété des ménages — sachant que le secteur résidentiel ne consomme que 32 % de la production d’Hydro-Québec. Sans nommer, aussi, le fait que la planification des services publics d’électricité dans un futur rapproché est en décalage par rapport aux efforts nécessaires pour atteindre les objectifs climatiques, comme le constate l’Institut de l’énergie Trottier.

Le discours de Fitzgibbon est en ce sens empreint d’une subtile déresponsabilisation. Aux critiques, il répond que la sobriété individuelle est simplement une option à considérer. Si ça vous déplaît, dit-il en gros, pas de problème, mais on devra malgré tout pallier le manque à gagner. En sous-texte : si vous ne voulez pas faire d’efforts, qu’on ne vous entende pas vous plaindre lorsqu’on choisira des sources d’énergie moins propres.

La guerre contre nous-mêmes resurgit là où on ne l’attendait pas : bien loin d’en appeler à un changement profond en faveur de l’adoption d’un mode de vie durable, la campagne du ministre Fitzgibbon ressemble plutôt à un alibi.

À voir en vidéo