La France en panne de courant

Malika Reineix vit sous respirateur 24 heures sur 24. Atteinte de dystrophie musculaire, elle ne peut pas s’en passer. Cette semaine, elle a appris qu’en cas de coupure de courant, son domicile ne faisait pas partie des lieux prioritaires, comme les cliniques et les hôpitaux, où le courant électrique sera maintenu en cas de délestage cet hiver.

Heureusement, les batteries des respirateurs permettent une douzaine d’heures d’autonomie. N’empêche qu’elle devra se signaler aux autorités afin qu’on la transporte si nécessaire dans un lieu sécurisé en cas de coupure.

C’est le genre de nouvelles qui tournent en boucle sur les chaînes d’information continue depuis que les responsables du réseau électrique de la France ont annoncé que le pays pourrait connaître des coupures de courant cet hiver. On évoque de six à dix délestages en janvier et en février, selon les températures. Il n’en fallait pas plus pour que les ministres se ruent sur les plateaux de télévision pour appeler à la « sobriété énergétique ». Fini la douche quotidienne et la lessive aux heures de pointe. Cet hiver, la mode est aux cols roulés et aux couettes bien chaudes. C’est à qui redoublera d’imagination dans cette course à la frugalité.

On en oublierait presque de s’interroger sur la cause de ces coupures. La faute à Poutine ? À la guerre en Ukraine ? À l’explosion des prix du gaz ? Rien n’est moins sûr, puisque, contrairement à l’Allemagne, le gaz français vient surtout de la Norvège.

C’est bien plutôt le mauvais état du parc électrique nucléaire qui explique ces coupures. À cause des retards dans la maintenance, 20 des 56 réacteurs qui fournissent 80 % de l’électricité en France sont actuellement à l’arrêt. Sans compter que, pour des raisons essentiellement politiques, le gouvernement a fermé il y a deux ans à peine la centrale de Fessenheim qui, selon l’Autorité de sûreté nucléaire, aurait pu demeurer en fonction encore au moins 10 ans. De quoi éviter la construction de 4000 éoliennes !

Résultat : la France, qui est l’un des pays qui produisent proportionnellement le moins de gaz à effet de serre en Europe, achète aujourd’hui à prix fort à l’Allemagne une électricité produite par des centrales au charbon qui tournent à plein régime. Cherchez l’erreur.

Le nucléaire a toujours été à la France ce que l’hydroélectricité est au Québec. Entre les mains de grandes sociétés d’État, il a assuré la souveraineté énergétique du pays et une croissance enviable pendant des décennies. Mais, pendant que le Québec continuait à développer son réseau et refusait de le privatiser, la France a fait exactement le contraire sous les pressions combinées de l’Europe et des écologistes.

Fessenheim n’est que la pointe de l’iceberg. Depuis 20 ans, à cause d’une certaine lâcheté politique face aux pressions des lobbies verts, la France a eu le nucléaire honteux. Comme secrétaire adjoint de l’Élysée, ministre de l’Économie et président, Emmanuel Macron a été l’un des maîtres d’oeuvre de ce déclin. En 2018, sous la pression des lobbies écologistes, il avait même annoncé la fermeture de 12 réacteurs pour 2025. Jusqu’à ce qu’en février dernier, acculé au mur, il se résolve à finalement relancer la filière. C’était ça ou le black-out assuré.

Ancien haut-commissaire à l’énergie atomique et membre de l’Académie des sciences, Yves Bréchet ne confond pas écologisme et écologie. Il constatait la semaine dernière devant une commission parlementaire que la France était passée d’un « État stratège » à un « État bavard ». « Dans une optique de lutte contre le réchauffement climatique, disait-il, il est absurde de dépenser des milliards pour décarboner une énergie déjà décarbonée. »

Il y a quelque chose d’ironique à constater que le pays qui produit l’électricité la moins chère — et l’une des plus décarbonées — d’Europe risque de manquer d’électricité cet hiver malgré les alertes répétées lancées depuis 10 ans par tous les spécialistes. Tout cela pour complaire à une écologie de la décroissance qui préfère sacrifier le climat sur l’autel de ses obsessions antinucléaires.

À ce triste constat, il faut ajouter le marché unique de l’électricité qui, en Europe, a systématiquement favorisé le lobby antinucléaire. Sans oublier de le libéraliser, contribuant ainsi à affaiblir des opérateurs nationaux qui sont de moins en moins en mesure d’investir à long terme.

L’ascétisme énergétique a peut-être des vertus, mais pour répondre à l’explosion de la demande qui est devant nous, il ne suffira pas de baisser le thermostat l’hiver. C’est pourquoi le nucléaire est de retour aux États-Unis, en Inde, en Chine, au Royaume-Uni, en Turquie et en Pologne. Récemment, un rapport affirmait qu’il était l’option la moins coûteuse pour rendre la Belgique climatiquement neutre d’ici 2050.

Qui a dit que l’écologie était une affaire trop sérieuse pour la confier aux écologistes ? Mais il ne faut pas désespérer : même Greta Thunberg a récemment déploré qu’en Allemagne, on ferme des centrales nucléaires pour rouvrir des centrales au charbon.

Il n’est jamais trop tard pour revenir à la raison.

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