La grève de Noël

Exit les partys de bureau, mon air d’agente de bord de KLM, la course contre la montre, les emballages qui iront encombrer les sites d’enfouissement. Je fais la grève.
Photo: Getty Images iStockphoto Exit les partys de bureau, mon air d’agente de bord de KLM, la course contre la montre, les emballages qui iront encombrer les sites d’enfouissement. Je fais la grève.

La pandémie et les années à m’échiner aux fourneaux durant l’avent m’auront au moins enseigné quelque chose : j’ai bazardé Noël, sauf le caramel. J’ai découvert le nom de mon trouble anxieux : la natalophobie, une personne qui ne supporte plus Noël, ses débordements et ses affairements. Exit les partys de bureau (personne ne m’a invitée, ènéwé), mon air d’agente de bord de KLM, la course contre la montre, les emballages qui iront encombrer les sites d’enfouissement. Je fais la grève. À mes trois derniers Noëls, nous étions deux et ce fut par-fait. Three is a crowd.

« Moi, j’aime bien Noël ! » m’a balancé un ami trentenaire qui n’avait jamais cuisiné une tourtière ; préparé des bonshommes au gingembre pour décorer un arbre de 50 $ qu’on largue au trottoir le 7 janvier ; acheté une seule déco de Noël ; allongé une liste marathonienne jusqu’en janvier ; préparé des bas de Noël dès le mois d’août ; invité des beaux-enfants qui ne t’aiment pas la face pour le brunch annuel ; emballé des objets dans autre chose qu’un journal d’hier ; acheté une robe de fast fashion avec des brillants pour se donner du pep ; pensé au kit « propre » des enfants ; coincé un spectacle de Noël de 4e année dans l’agenda à 15 h ; jonglé avec un calendrier de garde partagée ; prévu les présents gourmands pour le voisin serviable /la fée du ménage / le prof / service de garde / brigadier scolaire / gardienne / concierge / proprio / directeur-trice d’école / et j’en passe.

Elle n’échangerait sa vie contre aucune autre, mais elle serait prête à sacrifier un ou deux orteils contre une heure pour elle, disons un jour sur deux

 

Moi aussi, Noël, en me préoccupant uniquement de la sorte de tonic qu’il faudrait pour le gin et de ma cire à moustache, je suis capable de m’adapter. C’est l’autre : celui où j’en ai trop fait, pour croire au père Noël, pour me faire croire que le bonheur est une boule givrée, pour acheter de l’amour à crédit au service des autres, c’est celui-là, baigné de souvenirs de bagatelle et de nappes de dentelle, de sourires sertis de fatigue, de mots doux et de déceptions inévitables dont je n’ai plus envie. Anhédonique de Noël, je suis. J’ai donné et trop reçu : l’hôtesse accroche son tablier. Mon B de 19 ans ne m’en demande pas tant.

Plutôt des biscuits au « Jean Guy » de la SQDC ou des jujubes magiques avec les voisins cool que ce fatras de nostalgie pour souligner l’anniversaire d’on ne sait plus trop qui parce que les urgences débordaient à Bethléem aussi, il y a 2023 ans.

À boutte ? On le serait à moins !

J’ai eu un relent de choc post-traumatique en voyant sur Instagram le compte à rebours suggéré par Ricardo : 1 à 2 mois avant (pâtés et tourtières, ragoûts, beignes, gâteaux aux fruits) ; 2 semaines avant (meringues, accompagnements de plateaux de fromages, gâteaux de la bûche de Noël) ; 1 semaine avant (maison en pain d’épices, cadeaux gourmands, bouchées sucrées) ; 2 jours avant (biscuits, saumurage de dinde, terrines) ; la veille (légumes d’accompagnement, soupes et potages, punchs et cocktails). Le jour même (invitez Jean Guy !). Sont fous ? On se croirait en 1955 !

J’ai repensé à ma mère, mes tantes, mes grands-mères qui se sont tapé tous les Noëls de mon enfance. Merci, en retard. Tout ça pour ça… Une chance qu’elles n’avaient pas de compte Instagram en plus.

Comment font les femmes pour ne pas devenir folles ? « La société demande à une mère d’élever ses enfants comme si elle n’avait pas de travail, de travailler comme si elle n’avait pas d’enfants et d’avoir l’apparence d’une femme qui n’a ni enfants ni travail », peut-on lire sur Facebook dans des statuts où les femmes partagent avec d’autres leurs lectures du moment, comme À boutte, de la prof de philo Véronique Grenier. Cette « exploration de nos fatigues ordinaires » ne parle même pas de Noël, mais dissèque une vie où toutes les femmes en elle sont fatiguées. (All the women. in me. are tired. — elle cite la poète Nayyirah Waheed.)

C’est qu’au creux de notre ventre, il y a toujours cette peur de se tromper. Cette peur de ne pas en faire assez.

 

« Il semble qu’il y ait des gains à s’étourdir […] Malgré l’aliénation et l’énergie qui se consume, on éprouve du plaisir à ce “rythme de vie accéléré” », écrit Véronique Grenier en citant le sociologue Hartmut Rosa.

Je le pense aussi. D’abord, notre héroïsme est célébré socialement, sur les réseaux sociaux encore plus. Puis, le tourbillon nous évite le gouffre intérieur. « L’art de s’épuiser, c’est aussi celui de fermer les yeux et de juste faire. » La prof de philo parle aussi de la souffrance créée par la distance entre ce qu’on attendait et ce qui est… « Entre ce dont on se croyait capable et ce qui est réellement. » La réalité, c’est ce décalage entre le conte de Noël et la vaisselle dans l’évier.

Comment font les gens ?

Dans son roman grinçant et réjouissant Comment font les gens ?, la journaliste littéraire Olivia de Lamberterie se paie la traite et se moque aussi des mères de compétition qui en font trop. Et son personnage, Anna, 53 ans, est prise en étau entre une mère alzheimer, deux ados, une fille adulte, un mari effacé, des ego d’auteurs dans l’édition et tant de choses à faire pour donner le change. La fatigue mentale est immense ici aussi. On dirait une épidémie.

« Courir, c’est la profession des femmes quel que soit leur métier. Mais elles sont trop exténuées pour se rebeller contre l’ordinaire de leur existence », écrit-elle. Anna rêve de vivre dans Mad Men et d’être Don Draper, de rentrer le soir et de se verser un whisky dans un verre à pointe de diamant en demandant si les enfants ont été sages.

Ce livre est une catharsis, comme un étang qui me renvoie un reflet flou, celui de toutes ces années à jouer la fée des étoiles. Nous avons placé la barre trop haut, visiblement.

« Cette année, ce sera Noël en pyjama, m’a dit une amie, professionnelle de la santé, mère de 4 jeunes adultes. Les quiches sur le comptoir, pis rien de guindé, servez-vous. »

Pas étonnant que le mot de l’année 2022 des lecteurs du dictionnaire Oxford soit : « goblin mode », la « tendance lutin », une façon d’agir comme des gobelins, dans nos cavernes, en mou, en se fichant des conventions. Si ce lâcher-prise, loin des injonctions sociales, prend le dessus sur nos fantasmes uber-natalo-nostalgiques, c’est que nous avons aussi traversé une pandémie, pris un pas de recul sur nos obligations et les traditions. Aussi bien lutiner.

cherejoblo@ledevoir.com

JOBLOG | «Vidanges» et «Tout déballer»

La série Vidanges, réalisée par Pierre-Luc Miville, m’a fait sourire même si cette dystopie nous met en plein visage ce que nous tentons d’enfouir au loin : nos déchets. N’oublions pas que le métier d’éboueur n’existait pas autrefois dans les campagnes. Tout était donné aux cochons et le reste, on le revalorisait. On détricotait même les chandails pour récupérer la laine. Vidanges fait de l’éducation (12 épisodes de 10 minutes avec de l’écoterrorisme au programme) tout en divertissant, à un moment crucial de l’année, celui où l’on associe la magie de Noël à la surconsommation. ici.tou.tv/vidanges

Dans le même ordre d’idées, mais en amont, le professeur de design à l’UQAM Sylvain Allard nous explique, dans Tout déballer, toutes les questions que doivent se poser les designers avant de concevoir les emballages de demain. Ce documentaire captivant de Sophie Lambert fait le tour de la question et donne aussi la parole au mouvement zéro déchet. Une conseillère souligne que nos vies vont de plus en plus vite et que les emballages et le prêt-à-manger répondent à une accélération de la vitesse collective : « Est-ce qu’on est bien dans ce rythme de vie là ? » C’est gratuit ici : toutdeballer.uqam.ca

Aimé À boutte, de Véronique Grenier. « Les » fatigues sont nombreuses, mais il faut aussi faire des choix, dont celui de déplaire ou de sortir du troupeau. Un essai qui fait réfléchir sur nos choix personnels, sociaux et nos conditionnements inconscients, justement. Mais en fin de compte, les mères sont probablement les plus fatiguées du groupe et témoignent « de structures qui les dépassent ». La fatigue technologique est aussi abordée…bit.ly/3UyaQN2

Savouré le roman Comment font les gens ?, d’Olivia de Lamberterie. Un livre bien écrit, bien pensé, qui traite de la réalité des femmes sandwichées entre la génération de leurs parents vieillissants et celle de leurs ados exigeants. Après le 7 janvier, c’est l’amitié et la culture qui les sauvent. Même constat ici. bit.ly/3HzSwjV



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