L’équité inéquitable

Les députés à l’Assemblée nationale sont-ils insuffisamment payés ou le gouvernement Legault a-t-il ciblé trop largement ceux qu’il fallait aider à composer avec l’inflation ?

Même un élu touchant l’indemnité non imposable qui s’ajoute au salaire de base de 101 561 $ pourra bénéficier d’un chèque de 400 $, dans la mesure où le seuil d’admissibilité est un revenu net de 100 000 $, c’est-à-dire le revenu total duquel on peut soustraire de nombreuses déductions : contribution à un REER, achat d’actions accréditives, etc. En outre, l’allocation annuelle de dépenses non imposable de 19 052 $ que reçoit chaque député n’est pas prise en compte dans le calcul du revenu.

Quand le gouvernement avait distribué une première série de chèques de 500 $ au printemps dernier, le député caquiste de Maskinongé, Simon Allaire, avait fait valoir qu’il était victime de l’inflation « comme tout le monde » et que son chèque était le bienvenu.

Les députés des partis d’opposition ne l’entendent pas de la même oreille. Ruba Ghazal (Mercier) et Michelle Setlakwe (Mont-Royal–Outremont) ont annoncé qu’elles remettraient cet argent à des organismes de sécurité alimentaire oeuvrant dans leur circonscription.

Au bureau du ministre des Finances, on explique que les contribuables admissibles « sont libres d’utiliser ce soutien comme bon leur semble, par exemple en l’offrant à des oeuvres de charité ». Autrement dit, le gouvernement refile aux particuliers le devoir de solidarité qui lui incombe. Au moins, cette solidarité est-elle déductible de l’impôt !

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La vérificatrice générale du Canada reproche au gouvernement Trudeau d’avoir versé au moins 4,6 milliards de trop en secours d’urgence durant la pandémie, somme qui pourrait même atteindre 27 milliards.

Cela est assurément beaucoup, mais le fédéral peut au moins plaider qu’il était impossible de mesurer l’état de détresse de ceux qui réclamaient de l’aide, alors que les entreprises fermaient les unes après les autres et que de nombreux travailleurs autonomes voyaient leur revenu baisser soudainement de plus de 50 %.

Le gouvernement Legault, lui, disposait de toutes les informations pour cibler ceux à qui il voulait venir en aide, mais il a choisi pour des raisons électorales de toucher le plus grand nombre possible, plutôt que de prioriser ceux qui en avaient le plus besoin.

N’importe qui peut constater l’iniquité qui consiste à donner 800 $ à un ménage dont le revenu totalise 200 000 $, alors qu’une mère monoparentale gagnant 30 000 $ touchera 600 $.

Pendant que les banques alimentaires peinent à suffire à la demande, les commerçants se frottent les mains à l’approche des Fêtes. Grâce au chèque du gouvernement, on pourra quand même se gâter un peu à Noël.

« C’est sûr et certain qu’il va y a avoir plus de personnes qui vont venir acheter. Je crois qu’on va faire beaucoup plus d’argent dans les prochains jours, parce que c’est un cadeau du gouvernement, donc les gens risquent de le dépenser au complet », s’est réjouie une commerçante, mardi, sur les ondes de TVA.

Le gouvernement remet simplement d’une main ce qu’il a pris de l’autre, dans la mesure où l’inflation contre laquelle il dit vouloir protéger les contribuables a largement contribué à l’augmentation de ses revenus.

En distribuant ces milliards, il n’en contribue pas moins à alimenter cette même inflation, dont les plus démunis seront les premiers à pâtir au cours de l’année qui vient, malgré le « bouclier » que le gouvernement prétend avoir mis en place.

Ce sont également les contribuables à plus faible revenu qui profiteront le moins de la baisse de l’impôt sur le revenu promise par la Coalition avenir Québec (CAQ) durant la campagne électorale, qui entrera en vigueur le 1er janvier 2023. Ainsi, pour un revenu de 30 000 $, la baisse sera de 109 $ ; à 50 000 $ de revenu, elle sera de 329 $ ; à 100 000 $, elle passera à 810 $.

« Les baisses d’impôt que propose le gouvernement sont zéro ciblées ; 100 % des mieux nantis vont en profiter, alors que deux millions de personnes [qui ne paient pas d’impôt], les moins nanties de notre société, n’en bénéficieront pas. La caissière de l’épicerie aura tout au plus 110 $, quand le p.-d.g. de la chaîne aura, lui, 750 $ », a déploré mercredi le député solidaire de Maurice-Richard, Haroun Bouazzi.

La réponse de la présidente du Conseil du trésor, Sonia LeBel, illustrait parfaitement le sophisme qui tient lieu d’équité selon la CAQ : « 100 % des Québécois qui paient de l’impôt auront droit à la baisse d’impôt, et c’est ça, de l’équité. » C’est ce qu’on pourrait appeler l’équité inéquitable.

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