Le mauvais exemple

Quand on lui a demandé ce qu’il pensait du projet de loi sur la souveraineté présenté par son homologue albertaine, Danielle Smith, le premier ministre du Québec, François Legault, a courageusement évité le fond de la question.

« Écoutez, ce que propose la première ministre de l’Alberta, c’est de donner au gouvernement le pouvoir de faire des choses sans passer par l’Assemblée législative, a-t-il dit. Je ne sais pas si le PQ [Parti québécois] propose ça ? »

Bien entendu, ce n’est pas ce que demandait le chef péquiste, Paul St-Pierre Plamondon, et François Legault le savait très bien. Mme Smith elle-même s’est vite rendu compte que cela n’avait aucun sens et a annoncé que son projet de loi serait amendé afin qu’il respecte les règles les plus élémentaires de la démocratie parlementaire.

Il s’agissait plutôt de savoir si le premier ministre était prêt à imiter le gouvernement albertain et à se donner les moyens de suspendre l’application sur le territoire québécois des lois fédérales qui empiéteraient sur les champs de compétence du Québec ou qui lui causeraient un préjudice.

« Ça devrait inspirer le Québec. L’Alberta a dépassé le gouvernement du Québec en matière de nationalisme, il faut le faire ! » a lancé le député de Matane-Matapédia, Pascal Bérubé.

Après tout, M. Legault ne cesse de reprocher au gouvernement Trudeau de ne pas respecter les champs de compétence du Québec ! L’Alberta souhaite surtout mettre son industrie pétrolière à l’abri des ingérences d’Ottawa. Le Québec pourrait très bien vouloir se soustraire non seulement aux évaluations environnementales fédérales, mais aussi aux dispositions de la Loi sur les langues officielles ou encore aux décisions du CRTC qu’il jugerait nuisibles à son identité.

En réalité, un gouvernement péquiste ne voudrait sans doute pas s’engager dans cette voie lui non plus, même si le référendum que Paul St-Pierre Plamondon s’est engagé à tenir dans un premier mandat était reporté.

En 2004, face à l’impasse dans laquelle se trouvait le mouvement indépendantiste, le directeur de l’Action nationale, Robert Laplante, avait lancé un débat qui allait diviser profondément le PQ pendant des années.

Selon lui, un gouvernement souverainiste élu aurait la légitimité de faire des « gestes de rupture » incompatibles avec la Constitution canadienne avant même la tenue d’un référendum.

Fort de la caution de Jacques Parizeau, le Comité national des jeunes du PQ s’est cru autorisé à adopter une proposition en ce sens, malgré la vive opposition de Bernard Landry, qui refusait catégoriquement de « briser la légalité constitutionnelle ». Le congrès national de juin 2005, marqué par sa démission, lui a donné raison, mais l’idée a continué à faire son chemin.

En 2008, l’ancien président de la CSN, devenu coprésident du Conseil de la souveraineté, Gérald Larose, invitait à « congédier le référendisme » au profit de la « gouvernance souverainiste ».

Lors de son congrès de fondation, en 2012, la défunte Option nationale (ON) a également résolu qu’un gouvernement formé par ON n’attendrait pas un référendum pour faire en sorte que toutes les lois applicables sur le territoire québécois émanent uniquement de l’Assemblée nationale.

Si son projet de loi sur la souveraineté a permis à Mme Smith d’être élue chef du Parti conservateur uni, il est loin d’être évident que les électeurs albertains, qui iront aux urnes au printemps prochain, seront aussi enthousiastes. Si les Québécois ont depuis longtemps pris l’habitude des querelles avec Ottawa, ils n’ont pas davantage envie d’une crise constitutionnelle majeure, qui serait inévitable.

Le problème est que M. Legault ne semble avoir aucune solution à proposer pour éviter la dilution du Québec dans l’ensemble canadien. À ceux qui prônaient des « gestes de rupture », Bernard Landry pouvait répliquer : « Quand on va quitter le Canada, ce sera pour de bon, et légalement. » Bien entendu, le premier ministre ne peut plus rien dire de tel. Au cours de la dernière campagne électorale, il s’est même présenté comme le nouveau champion de la lutte contre l’indépendance.

« Dans un contexte fédératif, chaque [ordre] de gouvernement a ses pouvoirs. Quand on est dans une fédération, il faut négocier », a expliqué le chef intérimaire du Parti libéral du Québec, Marc Tanguay, que l’exemple albertain n’est certainement pas de nature à inspirer.

Après avoir dénoncé la mollesse du gouvernement Couillard, M. Legault avait précisément réclamé durant la campagne de 2018 un « mandat clair » pour négocier avec Ottawa des pouvoirs additionnels en matière d’immigration. Avec le résultat qu’on connaît.

Alors qu’il a obtenu un mandat encore plus fort le 3 octobre, le discours inaugural qu’il a prononcé la semaine dernière était totalement muet sur le « Nouveau projet pour les nationalistes du Québec » de la CAQ.

On avait compris depuis longtemps que ce document qui se voulait la feuille de route vers l’autonomie n’était qu’un coup de marketing. L’Alberta ne donne peut-être pas le meilleur exemple, mais on peut en dire autant du gouvernement Legault. En réalité, ils se retrouvent dans le même cul-de-sac.

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