Retour à Rennes

Je suis restée un peu trop longtemps devant la maison. Je faisais face aux grillages qui délimitaient un chantier, vaste recommencement effaçant ce qui, tant d’années durant, avait contenu quelque chose comme des enfances, nos enfances. Sur le chemin vers elle, j’avais déjà croisé l’école primaire Villeneuve avec les histoires de ma mère qui traînaient dans la cour, l’église où mes parents s’étaient mariés, le boucher, le boulanger, où j’allais avec ma grand-mère qui, au fil des années, s’accrochait toujours un peu plus à mon bras.

« C’est ma petite-fille, elle habite au Québec ! »

C’est ainsi qu’elle supportait le tout : en s’accrochant à mon bras, en étant fière devant les autres, mais toujours un peu dure avec nous et en ravalant ses larmes sur les quais de gare à la fin de l’été.

J’avais eu la fantaisie de sonner une fois arrivée à la maison rue Rabelais, pour entrer un peu, faire mine de pousser ma grosse valise jusqu’au bas du grand escalier en colimaçon, humer l’odeur du côté de l’atelier de mon grand-père, peut-être même oser lorgner jusqu’au jardin, voir si les salades y poussent toujours aussi bien, l’entendre en moi : « Elle est bonne, hein, ma salade, tu peux pas faire pousser ça en automne chez toi, hein ? »

Oui, je m’étais dit que j’allais oser déranger les nouveaux propriétaires, juste pour dire au revoir, comme il le faut, parce qu’en vrai, je n’avais eu le temps de dire adieu à rien, ni à mes grands-parents ni à la maison.

« Merci, je m’excuse, je ne resterai pas longtemps, ce sont les souvenirs, vous comprenez, merci, prenez soin d’elle, c’est une maison avec toute une explosion d’amour dedans. »

Mais non, personne n’habitait l’endroit. Quelqu’un d’invisible y travaillait toutefois à démolir : façade, fenêtres, jardin. Il n’y aura pas de salade cette année. Dans le camion garé plus loin, je ne l’avais pas vu, tandis qu’il mangeait son jambon-beurre pendant sa pause de midi. « Madame ? » « Oh, excusez-moi, c’était la maison de mes grands-parents. » Grand sourire : « Oh, vous êtes pas d’ici, vous ! »

Et pourtant, si vous saviez, monsieur, à quel point, en cet instant précis, oui, je suis tellement d’ici. Évidemment, je ne lui en veux pas, il ignore que je puisse reconstruire en moi-même, avec une précision fine, la totalité de l’environnement qu’il vient de détruire.

Les étés passés à Rennes, puis au village de Pipriac et sur la mer à Pornic, ont déposé en moi des sédiments qui, de retour sur les lieux, s’agitent, se révèlent. C’est ma madeleine de Proust, ma chorale, mon roman-fleuve et mon opéra qui se chantent devant une porte de garage ouverte sur une béance. Les personnages sont morts, mais tout en moi les garde si vivants.

Je m’étais juré de ne pas pleurer. Les quais de gare avec personne pour nous attendre, les maisons qui ne sont plus à nous, je m’étais faite à l’idée. La digue a tenu, suivant mes pas pressés vers l’appartement. Puis, juste devant l’église, il y a eu ce hasard qui n’en est peut-être pas tout à fait un. Les cloches ont retenti, le corbillard s’est avancé, une foule est sortie pour accompagner un défunt vers son dernier repos.

Un soleil typiquement breton est sorti des nuages, ce genre de soleil qui, surtout en décembre, possède cette capacité unique de vous ramener à la vie tellement il vous réchauffe. Assise sur le banc, devant ces funérailles empruntées, j’ai interprété le tout comme un délicat clin d’oeil de ceux qui m’avaient tellement marquée, tellement aimée, tellement élevée : mes deux grands-parents maternels.

Comme le jasmin s’échappant du corsage de la grand-mère de Satrapi dans Persepolis, l’odeur subtile mêlée de rose et de Mustela de ma grand-mère m’a raccompagnée jusque chez moi, une dernière fois.

Il faut parfois oser les choses inutiles, comme un voyage à Rennes, pour le seul prétexte de revoir une maison qui n’est plus à nous et d’assister à des funérailles de gens qu’on ne connaît pas pour tourner des pages précieuses de nos histoires.

Les grands-parents ont une importance capitale, de plus en plus reconnue dans la littérature psychanalytique, sur le devenir d’un enfant. Le psychiatre Olivier Chouchena disait : « tout le monde s’entend pour dire qu’il faut trois générations pour faire un enfant normal ». Sans savoir trop ce qu’est un enfant « normal », je suis bien d’accord avec lui pour reconnaître cette possibilité unique qu’ont les grands-parents de fournir à l’enfant un narratif structurant à la fois les origines, les fondements culturels, les traditions et la transmission d’une filiation.

Plus libres qu’avec leurs propres enfants, il arrive même que les grands-parents déploient des « capacités parentales » qui semblent avoir « sauté une génération », comme si la « bonne distance » prenait parfois des années, voire un premier lot d’enfants sur lesquels on s’exerce à être parents, avant de se révéler dans cet éventail raffiné et équilibré d’une contenance et d’une protection plus dégagées des enjeux narcissiques qui caractérisent le premier temps de la vie adulte.

Les grands-parents, pour nombre d’artistes, sont ce phare au milieu d’une vie qui peut être marquée par ce sentiment d’être incompris des siens. Je pense spontanément à Marie Uguay et à son lien unique avec son grand-père, ou, plus près de nous, à Gabrielle Boulianne-Tremblay et à sa chère grand-maman, adorable, qui avait toujours su s’adresser à la petite-fille sous les traits d’un autre genre.

Les grands-mamans, les grands-papas comprennent parfois tout à ce quelque chose d’inédit en nous, qui parle à la fois d’où on vient, de ce qui nous brise et de ce qui nous pousse aussi à embrasser une forme de devenir dont on ressent parfois seulement l’impulsion fragmentaire.

Appel aux récits

Nous ouvrons décembre, le mois durant lequel les célébrations de famille se préparent. Racontez-moi comment vous habitez ces relations grands-parents/enfants, de quelque côté que ce soit. Écrivez-moi à nplaat@ledevoir.com.



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