Le dépouillement

Selon le New York Times, l’Amérique, de droite à gauche, a rejeté les « extrémistes » lors des élections de mi-mandat. Dans une analyse publiée le 14 novembre, le tribun de premier plan anti-Trump a retrouvé un électorat prétendument enclin à la « modération ».

Effectivement, la défaite de quelques fous trumpistes — notamment dans l’Arizona, la Pennsylvanie, le Nevada et l’Oregon — et le maintien, à peine, du Sénat par les démocrates — a permis d’espérer que la « vague rouge » promise par l’ex-président a été écrasée par le contre-courant de la raison.

Cet espoir est partagé par le Wall Street Journal, censé être l’antithèse idéologique du Times, qui, comme toute la presse et la télévision de Murdoch, a failli applaudir la défaite des candidats appuyés par Trump, bien que le journal de droite soit frustré que les républicains aient raté l’occasion de gagner une plus grande majorité à la Chambre des représentants. Pour le Journal, Biden et les démocrates, affaiblis par l’inflation et le crime galopants, présentaient une parfaite cible pour des candidats plus sobres que le Dr Mehmet Oz, qui, semblable à son allié Trump, était plus connu pour son émission de télévision populaire et ses relations lucratives avec des publicitaires « santé » que pour son expertise chirurgicale ou politique.

Tant pis pour Mitch McConnell, qui restera chef de la minorité au Sénat. En tout cas, le soulagement bipartisan de l’ordre établi médiatique se ressentait aux quatre coins des États-Unis. L’annonce de sa candidature pour la présidence de 2024 n’a pas freiné l’avalanche du ridicule lancée contre Trump, maintenant traité de loser, la pire insulte concevable pour l’ancien animateur de téléréalité. Selon beaucoup d’experts, Trump est fini et le pays, à peu près sauvé.

Sauf que ces commentateurs ont largement tort. Rien n’a été réglé le 8 novembre. Au contraire, la fissure politique et culturelle américaine s’élargit en parallèle avec l’écart entre les ultrariches et tous les autres. Le fameux « 1 % » continue d’accumuler de plus en plus d’argent : à la fin de 2021, ses membres possédaient 32,3 % de la richesse du pays par rapport aux 50 % les plus modestes qui en possédaient 2,6 %. Encore plus troublant : la classe moyenne ne cesse de rétrécir — 61 % des adultes en faisaient partie en 1971 par rapport à 50 % aujourd’hui.

Le génie du capitalisme américain reposait autrefois sur la distribution plus juste des biens industriels — grâce aux grands innovateurs, comme Henry Ford, mais aussi aux syndicalistes brillants, comme Walter Reuther — pour les ouvriers, qui pouvaient ainsi faire partie de la classe moyenne. Avec la délocalisation massive d’emplois dans des pays à la main-d’oeuvre bon marché lors des cinquante dernières années, cet avancement social est devenu quasi impossible, pour les enfants comme pour les adultes. La baisse de salaire pour des hommes ou des femmes auparavant syndiqués — sans parler de la perte de bénéfices en santé et en éducation — est grave en soi. Mais les enfants d’ouvriers sont également piégés, étant donné les frais scolaires croissants dans les universités privées et publiques.

Ce dépouillement — cette brutale dégradation des revenus de toute la classe ouvrière — ne frappe pas uniquement les comptes bancaires individuels. C’est toute une culture locale qui est attaquée lorsqu’une usine ferme ses portes. L’épicier du coin, la quincaillerie, les clubs bénévoles et sociaux, les ligues de sport et les écoles publiques (si dépendantes aux États-Unis des impôts fonciers locaux) sont tous atteints. Tandis que cette culture s’écroule, l’amour-propre des riverains a tendance à craquer, remplacé par un ressentiment, qui, souvent, est attisé et exploité par des escrocs comme le Dr Oz et son parrain Trump.

Encore pire est l’élimination d’une culture syndicale progressiste comme celle des United Automobile Workers (UAW) de Walter Reuther dans une ville moyenne. Le maximum des adhésions atteint au UAW fut de 1,5 million en 1979. Au sommet de son influence, ce syndicat de gauche pro-démocrate constitua une société civile alternative et supplémentaire dans des endroits comme Flint, au Michigan, Fostoria, en Ohio, et Aurora, en Illinois. Le UAW s’occupait de la formation technique, de l’éducation générale et même de la vie sociale de ses membres à un point inconnu de nos jours. Une partie de cette éducation concernait la politique et la philosophie sociale démocratique.

Le déclin du UAW à 391 000 adhérents en février 2022 avance en parallèle avec le déclin du Parti démocrate comme parti ouvrier. James Madison constatait que « l’éducation est la véritable fondation de la liberté civile », et on en a bien vu le manque le 6 janvier 2021 ; c’était l’ignorance, et non pas la violence, qui a été la plus frappante chez les émeutiers du Capitole. On est tombés très loin de l’idéal de Madison et de Reuther du citoyen éduqué.

Une chroniqueuse du Wall Street Journal, Allysia Finley, a dernièrement fait la comparaison entre la trajectoire populaire du faux jeton Trump et celle de « l’entrepreneur » de cryptomonnaie Sam Bankman-Fried, prétendu champion de la finance moins « exclusive », qui se trouve aujourd’hui entouré des ruines de son empire. Bankman-Fried avait notamment versé 37 millions de dollars dans les coffres du Parti démocrate au cours de son règne de battage publicitaire.

Malheureusement, c’est prendre ses désirs pour des réalités de prévoir un pareil effondrement du « populiste » Trump. Bankman-Fried cherche 8 milliards de dollars pour tirer son affaire de la faillite. Sans un James Madison ou un Walter Reuther pour les décourager, il y aura sans doute d’abondants preneurs trumpistes.
 

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine.

Sa chronique revient au début de chaque mois.

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