Les avalés

La clinique sans rendez-vous, au coin de la rue, m’a fait une place. Une chance pour moi. Ravi, j’attendais mon tour sur une chaise en vinyle noir, au milieu d’un environnement tout blanc. Dans mes mains, pour lire en attendant, un exemplaire jauni de L’avalée des avalés. Je venais tout juste de le trouver, sur le chemin de la clinique, dans une de ces boîtes de livres à donner qui pullulent désormais dans certains quartiers. Trouver ce livre, me suis-je dit, la semaine même où paraissent chez Gallimard les oeuvres romanesques complètes de Ducharme, cela ne peut tenir tout à fait du hasard.

Tout de même, ce livre n’est pas rare. Depuis sa parution initiale en 1966, des dizaines de réimpressions ont circulé. Même une édition pirate bon marché, tout à fait illégale, a été imprimée au Québec, signe manifeste de l’importance de ce roman, de sa place, de l’engouement qu’il a généré.

L’éditeur montréalais Pierre Tisseyre, père de l’animateur Charles Tisseyre, avait refusé de publier un premier livre de Ducharme, qu’il n’avait lu qu’en partie. Dans sa lettre de refus, l’éditeur indiquait qu’il voudrait lire d’autres textes de l’écrivain, à condition qu’ils soient mieux présentés, moins longs, et « plus contrôlés ». Ducharme s’en était trouvé quitte pour aller cogner à une autre porte, de l’autre côté de l’Atlantique. Son roman refusé, coiffé d’une belle dédicace à Marie-Claire Blais, paraîtra sous le nom de L’océantume.

À Paris, le manuscrit de L’avalée des avalés se retrouve entre les mains du comité de lecture de Gallimard. Dominique Aury, une des lectrices, affirme que la première portion du livre « tient du chef-d’oeuvre ». Cet enthousiasme est soutenu par celui manifesté par Raymond Queneau. Il faut, juge l’éditeur, publier sans tarder. L’avis est d’ailleurs très clair : « Devrait avoir le Goncourt. » Ce prix, Ducharme ne l’aura pas. Au Canada, en février 1967, L’avalée des avalés obtiendra le Prix du Gouverneur général, section française, mais dans la sous-catégorie…  poésie.

« Quand j’ai les yeux ouverts, c’est par ce que je vois que je suis avalée, c’est dans le ventre de ce que je vois que je suffoque. » Je n’avais pas eu tellement le temps de dépasser les premières phrases toujours étonnantes de ce livre éternel que tout le calme de la clinique médicale où je me trouvais à attendre s’est soudain brisé.

Une pauvre mère, prise avec son enfant écrasé par la maladie, venait d’arriver. Elle était à bout de nerfs. Elle avait eu un mal fou, disait-elle, à se garer pour accéder au bâtiment. Son enfant, malade, était abattu sur ses épaules, comme une sorte de roche qu’elle portait à bout de bras.

Avec tout ça, elle était en retard à son rendez-vous. Beaucoup. Le médecin, si j’ai bien compris, était désormais occupé ailleurs. La mère s’est indignée. Depuis deux jours, elle avait attendu en vain, à l’hôpital comme ailleurs. Des papiers s’étaient perdus. L’enfant, bref, n’allait pas mieux. Et la mère se heurtait à un mur.

La secrétaire a tenté de temporiser. La mère s’est énervée. Si bien qu’en un rien de temps, la scène possédait tous les éléments d’un affrontement. Un arbitre aurait été bien en peine de savoir de quel côté il fallait distribuer les torts. À vrai dire, un système submergeait la situation entière, la mère comme la secrétaire.

Nous ne manquons de rien. Sauf apparemment de l’essentiel. Comment expliquer autrement qu’une société qui consomme et dépense autant continue de subir les contrecoups d’un système de santé malade et sous-financé ?

En ces temps où l’inflation nous suffoque, nous continuons pourtant, à l’approche de Noël, de nous ruer vers les rayons des magasins et de multiplier les achats en ligne. Chaque année, nous consommons de la sorte pour l’équivalent de milliards de dollars de marchandises. Ordinateurs, téléphones, jeux vidéo, tout ce que vous voulez. L’argent coule à flots dans les larges rivières de l’inutile.

Pourtant, nous voici empêtrés dans un système de santé gangrené, déglingué, à bout de souffle, mité, mâchouillé à l’infini par une suite de réformes qui ne réussissent, depuis des années, qu’à le malmener davantage, au nom des logiques du marché et des simples ravalements de façade.

En santé, les grandes promesses des réformes Rochon, Couillard et Barrette, pour ne nommer que celles-là, n’ont pas abouti. Nous en sommes bel et bien réduits à nous livrer à des opérations de cache-misère dans les hôpitaux et les cliniques publiques. Le ministre Christian Dubé a promis, il y a presque un an déjà, un médecin pour tous. Mais qui diable peut bien encore y croire, alors que les urgences débordent sans arrêt ?

Il est plus facile, évidemment, de parler de l’usage du français dans les hôpitaux, de considérer cela comme un problème existentiel, plutôt que de traquer, dans les paradis fiscaux ou ailleurs, ceux qui sont en défaut de payer leur juste part à la société quand vient le temps de financer les services communs.

Les ministres de la Santé se succèdent. Tous aiment ces jolis discours qui permettent de montrer la musculature de leurs mandibules. Et ils offrent chacun les mêmes sourires frigides, habillés des mêmes costumes idéologiques rigides.

Il faut pourtant croire que la plupart de ces ministres sont sincères dans la projection qu’ils nous font de leurs illusions. Cependant, quand on voit le résultat de leurs rêves, nos cauchemars dans les hôpitaux s’expliquent d’eux-mêmes.

Quelle est la nouvelle marotte du gouvernement nationalo-conservateur de François Legault en matière de santé ? La décentralisation. Cela fait suite, comme de raison, à la centralisation proposée par la réforme précédente conduite par un ancien caquiste, laquelle réagissait à un effort préalable de décentralisation ! L’affaire tourne en rond.

Si le temps n’arrange pas les choses, ce sont elles qui finiront par arranger le temps, disait Réjean Ducharme. Peut-être est-il plus que temps de voir à canaliser nos ressources vers l’essentiel, avant que tout nous avale.

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