Le grand découplage

Les données sur le chômage publiées vendredi montrent un contraste entre un marché du travail redevenu erratique au Canada et surprenant par sa vigueur aux États-Unis. Va-t-il en résulter un « découplage » avec une Réserve fédérale poursuivant sa hausse des taux d’intérêt en solo et alimentant un repli du dollar canadien qui viendrait brouiller les cartes ?

Statistique Canada nous dit que l’emploi au pays n’a augmenté que de 10 000 en novembre, alors qu’il avait surpris le mois précédent avec une poussée inattendue de 108 000 emplois. Ainsi, la forte croissance mesurée au Québec, avec un gain de 28 000 emplois le mois dernier, a été contrebalancée par les baisses enregistrées dans cinq autres provinces. La performance québécoise marquait une troisième hausse en quatre mois et a permis au taux de chômage d’établir un nouveau creux record, à 3,8 %. Ces hausses observées en novembre se sont concentrées dans la région de Montréal, où l’emploi a augmenté de 25 000 et où le taux de chômage était inchangé à 4,2 %. Parmi les autres régions du Québec, il a varié d’un creux de 2,7 % à Sherbrooke à un sommet de 5,4 % à Saguenay.

Les salaires horaires moyens des employés

 

Autre indicateur sensible, la croissance sur 12 mois des salaires horaires moyens des employés, en hausse de 5,6 %, ou de 1,71 $, pour atteindre 32,11 $, est demeurée supérieure à 5 % pour un sixième mois consécutif en novembre. Au Québec elle a continué d’avoisiner les 6 % pour un quatrième mois consécutif. « La croissance des prix à la consommation, qui avait été de 6,4 % en octobre, pourrait encore une fois avoisiner la croissance des salaires en novembre (lorsque la donnée va être publiée) », a mis en exergue l’Institut du Québec.

Malgré la vigueur québécoise, le marché du travail au Canada est redevenu plutôt vacillant, alors qu’il a de nouveau surpris au sud de la frontière le mois dernier. En novembre, 263 000 emplois ont été créés aux États-Unis, bien plus que les 200 000 attendus par les analystes, mais moins cependant que les 284 000 emplois du mois d’octobre.

Ainsi, même si le président de la Réserve fédérale, Jerome Powell, a évoqué cette semaine un ralentissement du rythme de croissance de son taux directeur, la tendance demeure haussière. De ce côté-ci, et compte tenu de la vulnérabilité plus grande de l’économie canadienne au marché immobilier et au niveau d’endettement des ménages, il ne fait aucun doute que le cycle de resserrement vigoureux de la Banque du Canada est plus près de la fin que du début. Il le faut. « L’économie ne peut tout simplement pas en prendre beaucoup plus », soutient Royce Mendes, directeur général et chef de la stratégie macroéconomique au Mouvement Desjardins.

Dans un blogue, le Financial Post a repris les conclusions des économistes de la TD, qui estiment que le coût du service de la dette des ménages à la fin de l’année sera 30 % plus élevé qu’au premier trimestre de 2021.

Risque de « découplage » monétaire

Actuellement, le taux cible à un jour de la Banque du Canada se chiffre à 3,75 %. Les attentes vont d’une hausse de 25, voire de 50 points de base, le 7 décembre, qui serait suivie d’une pause. Aux États-Unis, le taux au jour le jour se situe dans une fourchette de 3,75- 4 %. James Bullard, président de la Fed de Saint-Louis, avait estimé mardi que ce taux final pourrait atteindre 4,9 %. Des analystes croient qu’il pourrait à son sommet de l’actuel cycle haussier dépasser les 5 % quelque part l’an prochain.

Le cas échéant, l’écart entre les taux canadien et américain irait en grandissant, ce qui ne pourrait que se répercuter sur le taux de change et braquer les projecteurs sur le commerce extérieur. On en a vu une manifestation dans les derniers chiffres du PIB canadien, avec une progression annualisée de 2,9 % au troisième trimestre nettement plus élevée qu’attendu et fortement nourrie par une augmentation des exportations.

Dans son Rapport sur la politique monétaire, la Banque du Canada a consacré un chapitre ou deux à l’appréciation du dollar américain face aux principales devises. « La montée rapide des taux d’intérêt aux États-Unis et l’intensification des mouvements vers les valeurs refuges attribuables aux préoccupations quant à une récession mondiale ont contribué à une appréciation importante du dollar américain. » Le dollar américain a alors bondi de 16 % par rapport à son niveau de l’été 2021. Le dollar canadien est parti de 81 ¢US en 2021 pour tomber à 0,72 ¢US, soit un recul de 11 %.

Dans ses prévisions automnales, la banque centrale table désormais sur un dollar à 74 ¢US, soit 4 ¢US de moins que dans ses prévisions de juillet. « L’augmentation rapide du taux directeur aux États-Unis et la flambée du dollar américain ont toutes deux eu d’importantes répercussions sur les conditions financières mondiales. L’appréciation du dollar américain accroît également les pressions inflationnistes dans bien des pays », a-t-elle ajouté.

Pour la TD, le dollar canadien devrait flirter avec les 70 ¢US si la Réserve fédérale persiste, en solo, à mettre à l’épreuve les limites de l’actuel cycle haussier des taux d’intérêt.

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