Les bons boutons

Au lendemain des élections d’octobre 1973, Robert Bourassa n’imaginait certainement pas qu’après avoir fait élire 102 députés, il allait être chassé du pouvoir et battu dans sa propre circonscription trois ans plus tard par un parti qui n’en comptait que 6 et dont le chef avait échoué pour une deuxième fois de suite à faire son entrée à l’Assemblée nationale.

L’avenir semblait pourtant radieux pour les libéraux. Dans son discours sur le budget de mars 1974, le ministre des Finances Raymond Garneau se félicitait de l’« année exceptionnelle » que l’économie du Québec venait de traverser, et il prévoyait qu’en dépit de la crise du pétrole et de la hausse des prix qu’elle entraînait, la croissance se poursuivrait, notamment grâce aux investissements à la Baie-James.

Pour répondre à la montée du nationalisme, le gouvernement libéral allait bientôt faire adopter la loi 22, qui ferait du français la langue officielle du Québec, et M. Bourassa réclamait qu’Ottawa reconnaisse sa « souveraineté culturelle ». Même le système de santé donnait satisfaction à la population depuis la création du régime d’assurance maladie. C’est dire !

À tous égards, le PLQ se trouvait dans une situation au moins aussi confortable que celle dans laquelle la Coalition avenir Québec peut être aujourd’hui. En 1976, le Parti québécois est néanmoins parvenu à convaincre les électeurs qu’un changement de gouvernement était nécessaire et qu’il constituait une solution de rechange valable, malgré la crainte que pouvait inspirer la perspective d’un référendum sur la souveraineté-association. Même les gouvernements qui paraissent invulnérables ont leur talon d’Achille.

La différence — et elle est de taille — est que le PQ constituait la seule autre option possible, même si l’élection de deux députés avait accordé un sursis au Parti créditiste. En 2018, la CAQ a cependant démontré qu’en dépit de la multiplication des partis, un fort désir de changement peut provoquer un ralliement autour de celui qui réussit à appuyer sur les bons boutons.

Il a fallu moins de trois semaines à Marc Tanguay pour démontrer que les libéraux devront chercher leur nouveau chef ailleurs. Que ce soit dans sa tentative de rapatrier Marie-Claude Nichols ou sur la question du serment au roi, il a fait sienne la méthode essai-erreur qui a causé la perte de Dominique Anglade.

Certes, on ne s’attend pas à voir le PLQ se métamorphoser du jour au lendemain, mais M. Tanguay aurait quand même pu faire un petit effort d’imagination plutôt que d’amorcer les deux premières périodes de questions de la nouvelle législature en reprenant mot à mot la question sur la pénurie de main-d’oeuvre que Mme Anglade avait adressée presque quotidiennement au premier ministre François Legault pendant des semaines. Le problème du PLQ est qu’il ne semble même plus savoir où est le tableau de bord.

M. Legault cherche peut-être à créer de la bisbille au sein de Québec solidaire en insistant sur le « recentrage » de Gabriel Nadeau-Dubois, qui a fait des méfaits de l’inflation son cheval de bataille, mais il préférait sûrement lui reprocher d’être un rêveur ou un woke plutôt que d’avoir à l’affronter sur le plancher des vaches.

Ce serait en effet une très mauvaise nouvelle pour la CAQ de voir les militants solidaires tirer les leçons des résultats du 3 octobre et laisser leur porte-parole peser sur les bons boutons, quitte à délaisser le romantisme révolutionnaire.

Sur le plan médiatique, malgré sa députation réduite, le PQ a réussi à éclipser les autres partis d’opposition au cours des deux derniers mois, si on excepte la mauvaise publicité dont les libéraux se seraient bien passés. Paul St-Pierre Plamondon se dit impatient de siéger à l’Assemblée nationale, mais le temps de parole limité que ses adversaires ont convenu d’imposer au PQ lui pose un sérieux défi.

Il devra ménager ses effets, et il ne pourra pas s’offrir le luxe de gaspiller des questions. Quand un sujet s’impose dans l’actualité, chacun des partis se sent obligé de taper sur le même clou, mais on ne porte plus attention à celui qui parle le dernier et on répète simplement ce que les autres ont déjà dit.

Au cours de la campagne, le chef péquiste a réussi à capter l’attention des électeurs et à gagner l’estime de ceux qui ne votaient pas nécessairement pour le PQ en leur expliquant en toute candeur ce qu’il estimait être les dossiers essentiels, soit le déclin du français et l’indépendance, quitte à se faire reprocher d’être « déconnecté » du quotidien de la population.

Cela n’empêche évidemment pas le PQ de commenter les faits et gestes du gouvernement, ni de formuler des propositions, mais sa situation lui impose plus qu’aux autres de peser sur les bons boutons.

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