Olé!

Je n’ai jamais assisté à une corrida. Mais j’ai participé dans le sud de la France à ce qu’on appelle des férias. Ces fêtes taurines, avec ou sans corrida, mettent en scène divers jeux, de la course de vachettes aux raseteurs qui rivalisent d’adresse pour décrocher la cocarde entre les cornes d’un taureau. À Nîmes, j’ai aussi vu des enfants s’entraîner à manier la muleta. C’était chaque fois une liesse populaire. On y sentait une ferveur communicative qui, par-delà les âges et les sexes, puisait dans une culture traditionnelle profondément ancrée dans les corps et les âmes. Même si je n’y comprenais pas tout, la fête valait le détour.

Mais tous ne partagent pas cet avis. La semaine dernière encore, les parlementaires français s’écharpaient sur une proposition du député antispéciste Aymeric Caron visant à interdire la corrida. Le projet de loi a beau avoir été retiré à la dernière minute, le débat résonne encore dans l’hémicycle. Car, personne n’en doute, il ressurgira à la première occasion tant il semble porté par une poignée de militants qui en font une cause aussi symbolique que l’abolition de la peine de mort.

Leur motivation est évidemment compréhensible. Ils invoquent la souffrance animale et la cruauté d’un spectacle qui se termine par une mise à mort. Selon les sondages, ils ont d’ailleurs convaincu 74 % des Français. L’affaire serait d’ailleurs entendue si la corrida n’était pas tout autre chose aux yeux de 71 % de ceux qui vivent dans les régions où elle se pratique.

Car ce qui n’apparaît pour les bobos parisiens que comme un acte de barbarie est pour les aficionados un geste artistique qui met en scène la vie et la mort. C’est ce qu’y voyaient des esprits aussi brillants que Picasso et Hemingway, Goya et Michel Leiris. Même Simone de Beauvoir se passionnait pour la corrida.

Des matadors d’expérience vous expliqueront qu’un toro bravo qui combat ne souffre pas et qu’il peut même éprouver du plaisir. D’autres vous apprendront que l’interdiction de la corrida signerait du coup la mort de toute une espèce qui n’a été sélectionnée et n’est élevée (en liberté !) que pour l’arène. Au-delà de ces arguments, force est de reconnaître que la corrida réunit deux caractéristiques que les populations des grandes métropoles d’aujourd’hui, élevées sans véritable contact avec le monde animal, ne supportent plus. Mais vraiment plus.

D’abord, elle nous parle du courage et de la mort. Le premier serait dépassé alors que la vision de la seconde n’est plus supportable pour nos contemporains. Nos grands-parents vivaient en permanence en compagnie de la mort animale et honoraient leurs morts, alors que nous ne voulons rien devoir à personne. D’où le sort que nous réservons aux vieux.

À l’heure des jeux vidéo et des safe spaces, cette vision d’un homme droit et fier demeurant impassible devant 500 kilos de muscles est devenue obscène. Le toréro nous dit cette chose insupportable : que la mort est là qui nous attend. Il la regarde droit dans les yeux. Mais il nous dit aussi que l’on peut en triompher par un geste esthétique, sublime et courageux. « Tuer le toro, c’est tuer la mort, tuer le destin », disait Albert Camus.

Héritier d’un antique code de l’honneur, le toréro n’est pas dans une éthique de la compassion, mais de l’héroïsme. Il ne méprise jamais son adversaire. À la force et à la bravoure de la bête répondent la maîtrise et le courage du toréro. Certains taureaux sont même passés à l’histoire. Mais le courage n’est pas la vertu la plus prisée d’une époque où chacun se couche devant la censure de certains mots et où il semble normal de se parjurer pour entrer à l’Assemblée nationale. Heureusement que les Ukrainiens s’en font une autre idée.

L’autre trait de la corrida que nous ne supportons plus, c’est qu’elle est un art populaire. Il n’aura échappé à personne que le peuple n’a plus la cote. Il fut une époque où l’on exaltait sa culture, son savoir-faire et ses traditions. Il arrivait même que certains l’adulent un peu trop. Nous sommes passés de l’autre côté du miroir. À gauche, l’ancien phare de la révolution n’est plus qu’une poignée de « gars qui fument des clopes et roulent au diesel », pour reprendre les mots d’un ancien socialiste qui fut ministre d’Emmanuel Macron. Les nouvelles classes dominantes, imbues de leur supériorité morale, n’ont de cesse de lui faire la leçon à grands coups de « racisme systémique ».

Comment ne pas voir que, dans la grande machine à lessiver qu’est aujourd’hui la culture de masse, d’ailleurs pour l’essentiel américaine, les traditions populaires sont devenues un obstacle ? Des empêcheurs de mondialiser en rond ! Il y a dans cet acharnement contre les traditions populaires une forme de totalitarisme soft. Car le totalitarisme, ce n’est pas que les camps et le goulag. C’est aussi « un État qui entend régner sur les âmes », nous disait Hannah Arendt. N’en doutons pas. Après l’interdiction de la corrida, ce sera au tour de la chasse, de la pêche, du cirque et du carnaval. On appelle ça la « cancel culture ».

Personne ne demande à quiconque d’aimer la corrida. Simplement de respecter une histoire et une culture qui ne veulent pas mourir et qui ont peut-être encore quelque chose à nous apprendre.

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