Défendre l’ordinaire

Dans ces pages, le président-directeur général de l’entreprise Ray-Mont Logistiques, Charles Raymond, répondait mercredi à un éditorial de Marie-Andrée Chouinard. Piqué, il dénonçait la vision « trop négative » dépeinte de son projet de transbordement de conteneurs et démentait que celui-ci ait échappé à une évaluation des impacts environnementaux et sanitaires rigoureuse. Ces « attaques », disait-il, nuisent à l’établissement d’un « dialogue constructif » sur le développement « harmonieux » de ce secteur de l’est de Montréal.

Dans une réponse, la rédactrice en chef du Devoir n’a eu qu’à rappeler les faits : pas d’examen du BAPE, des études, certes, mais pas d’évaluation indépendante du projet, et des inquiétudes exprimées et réitérées par les experts du ministère de l’Environnement relativement aux nuisances sonores lors de l’approbation du projet, en catimini, début novembre.

Quant à l’acceptabilité sociale du projet, M. Raymond, soulignant que son terrain est trop contaminé pour en faire quoi que ce soit, disait malgré tout comprendre « la valeur des espaces verts que certains citoyens réclament dans le secteur » et participer aux discussions concernant la maximisation de la végétalisation et la création d’une zone tampon entre le terrain et le quartier Viauville. Qu’en est-il ?

Un matin enneigé de novembre, Elisabeth Greene, Anaïs Houde et François « Renard » Plourde, citoyens engagés dans le quartier, m’attendent à l’extrémité est de la rue Adam, à l’entrée d’un sentier boisé bordant la friche ferroviaire du CN. Sur une modeste bannière suspendue aux arbres, on lit : « Parc Nature MHM ».

Le choix de ce terme, « parc nature », n’est pas anodin : il témoigne d’une vision portée par les citoyens, une vision qui rompt avec le fatalisme industriel qui préside depuis toujours au développement de ce secteur (où, en toute transparence, j’habite).

Ce parc est constitué d’un chapelet de friches boisées, dans un quadrilatère situé à l’est de la rue Viau et au sud de la rue Hochelaga. Au sud de la rue Sherbrooke, les terrains sont reliés entre eux par la friche ferroviaire, qui assure la continuité des milieux naturels. Le corridor s’étend aussi sur le flanc nord, rassemblant les boisés qui longent le bassin-versant du ruisseau Molson — effacé au fil du temps par le développement urbain. Sur une carte, le terrain de Ray-Mont ressemble à une dalle de béton flanquée au milieu d’un fragile archipel vert.

François Plourde explique qu’au nord de Sherbrooke, les boisés sont protégés, mais que la flore des friches et des boisés au sud, qui ne sont pas protégés, est similaire. « On y trouve aussi des surprises, que les autres boisés de l’est n’ont pas », remarque-t-il, ajoutant « qu’il serait facile de réhabiliter des parties du ruisseau Molson, sous forme de marais, puisque le ruisseau percole toujours sous terre. Dès qu’on creuse, il y a de l’eau ».

Plutôt, on remblaye, asphalte, arrache, sous le prétexte que le sol est déjà gâché. La décontamination se fait seulement en vue d’une réindustrialisation, alors, bien sûr, le chien se mord la queue. Pourtant, la nature s’entête : « On nous dit qu’il n’y a rien à protéger ici, lance Anaïs Houde, mais arrêtez de regarder une carte et venez voir ! »

Les citoyens documentent avec attention la faune et la flore du parc. Ils ont répertorié jusqu’ici près de 250 espèces végétales et animales. Parmi les surprises dont parlait François Plourde, une grande colonie de bouleaux gris, plusieurs espèces de peupliers et variétés de saules, une colonie de grenouilles léopards, plus de 132 espèces d’oiseaux observées par les ornithologues amateurs.

« La plupart de ces milieux en sont à leurs premiers cycles de vie, mais ils sont tous appelés à se transformer naturellement », explique M. Plourde, qui déteste qu’on méprise les milieux naturels dits « ordinaires ». Évidemment que la biodiversité d’un milieu perturbé et contaminé par un siècle d’activité industrielle n’est pas extraordinaire. Sauf qu’avec du temps et du soin, l’ordinaire peut devenir exceptionnel.

Surtout, il faut voir qu’ici, les humains font partie de l’écosystème à défendre. Ce « parc nature » est d’autant plus vivant qu’il s’intègre à la vie d’une communauté. Cette communauté s’est-elle sentie incluse dans un « dialogue constructif » entourant le déploiement du projet de Ray-Mont Logistiques ? Elisabeth Greene parle d’un sentiment d’« opacité complète » à chaque étape du projet et d’une tendance claire à mettre les citoyens devant le fait accompli. Le mot d’ordre semble être de ne rien consentir au-delà de ce qui est imposé par la loi et la réglementation.

Le long de la friche ferroviaire, là où les conteneurs de Ray-Mont Logistiques ont commencé à s’accumuler, une tour de conteneurs a été flanquée en plein devant les fenêtres d’une coop, située à moins de 150 mètres du site. Hasard ou arrogance ? L’image est en tout cas frappante.

Bien sûr, l’enjeu dépasse Ray-Mont Logistiques. Ce n’est pas un secret : le secteur est crucial pour le prolongement des activités du Port de Montréal et est convoité pour le développement routier. Les citoyens se mesurent à des intérêts économiques féroces. Alors on tient la bride serrée, on donne juste assez pour défendre l’indéfendable, mais la ligne est claire : foutez-nous la paix avec votre « parc nature », c’est déjà beau qu’on tolère les humains installés dans les pattes de l’industrie.

Il s’agit d’une vision complètement anachronique du développement urbain, partagée tant par l’industrie que par les différents ordres de gouvernement, au mépris de la biodiversité et des collectivités humaines. À la veille du début de la COP15 sur la biodiversité, alors qu’on claironne les grands principes de la ville durable et résiliente, nous devrions avoir honte.

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