Fermier contre végane

Si le véganisme se limitait au choix d’un style de vie individuel, il n’y aurait pas de débat à son sujet. Chacun est libre, évidemment, de manger ce qu’il veut et de s’habiller comme il l’entend.

Le véganisme, toutefois, n’est pas qu’un mode de vie choisi ; c’est un militantisme, et ça se comprend. Si j’étais, comme ceux qui adhèrent à cette idéologie, convaincu que manger de la viande entraîne le massacre d’innocents et que l’esclavage animal est la condition de mon omelette, je ruerais moi aussi dans les brancards. Les véganes militants sont donc, d’une certaine manière, cohérents, mais ont-ils raison pour autant ?

L’artisan fermier Dominic Lamontagne pense que non. Dans Le Devoir du 1er novembre dernier, il présentait le véganisme comme un mouvement dangereux pour la santé de notre société. Tranchant, le fermier philosophe ne craint pas le débat. Animé par le souci de convaincre la population que la « paysannerie responsable » qu’il défend est supérieure, sur les plans éthique, environnemental et humain, au « véganisme éthique », Lamontagne a donc invité un partisan de ce dernier courant à un échange de lettres argumentatives. Le résultat, qui s’intitule joliment La chèvre et le chou (Écosociété, 2022, 288 pages), s’avère captivant.

Il y a longtemps, en effet, que je n’avais lu un bon débat comme ça : musclé, frontal et solidement argumenté de part et d’autre. Lamontagne connaît son affaire, tant sur le plan de la pratique que sur les plans philosophique et scientifique. Jean-François Dubé, son antagoniste, ne donne pas sa place non plus. Détenteur d’une maîtrise en science politique portant sur les liens entre les idées des mouvements animalistes et environnementalistes, ce militant végane ne s’en laisse pas imposer par l’éloquence du fermier, à laquelle il réplique pied à pied. La joute argumentative, croyez-moi, est relevée.

Trois grands thèmes sont soumis à la discussion : l’éthique, la santé et l’environnement. Selon les véganes, en effet, non seulement leur mode de vie serait bénéfique pour la santé humaine et pour l’environnement, il serait surtout la seule position éthique défendable. C’est à ces prétentions que s’attaque Lamontagne.

Avant d’aller plus loin, je dois révéler mon parti pris : je ne suis pas végane et je n’ai pas l’intention de le devenir. Je souhaite, évidemment, la plus grande réduction possible de la souffrance infligée aux animaux par l’élevage industriel, mais je n’adhère pas à l’idéologie antispéciste. Je place, en effet, l’espèce humaine au-dessus des autres, tout en insistant sur son devoir moral d’éviter la souffrance inutile aux animaux.

Comme Dominic Lamontagne, je reconnais que les bêtes sont sentientes, c’est-à-dire capables de ressentir de la douleur et des émotions, qu’elles ont une valeur morale, mais je refuse l’idée de mettre un terme à mes rapports avec elles et j’opte plutôt pour une approche de réduction des méfaits. Suis-je spéciste ? Je dirai plutôt humaniste, tout simplement.

En matière de santé humaine, l’échange entre Lamontagne et Dubén’est pas concluant. À Dubé qui affirme, études à l’appui, qu’un régime végane est bénéfique pour l’humain, Lamontagne réplique, avec d’autres études, que les preuves des vertus de ce régime restent à faire sur la durée entière d’une vie puisque les véganes actuels ont tous grandi et se sont tous développés en tant qu’omnivores, avant de se convertir au véganisme.

En matière d’environnement, le scénario se répète. Entre des crevettes de Matane et des légumineuses importées de l’Inde, qui gagne le pari éthique ? Il faut toutefois donner raison à l’urbain Dubé sur une chose : le modèle fermier à petite échelle prôné par Lamontagne « impliquerait un retour massif à la terre » qui n’est ni envisageable ni souhaitable.

Par conséquent, pour nourrir l’ensemble de la planète à un coût raisonnable, l’agriculture industrielle demeure incontournable. Est-il possible de la penser dans une logique de réduction des méfaits ? Pour Dubé, le véganisme est la solution. En s’en tenant à son modèle paysan, Lamontagne, ici, fait figure d’idéaliste.

Le coeur du débat se situe donc essentiellement sur le plan de l’éthique. Manger de la chair animale ou des produits issus de l’activité animale est-il une faute morale ?Dubé, sans hésiter, répond oui. Lamontagne dénonce l’incohérence de cette position. Tout ce que nous mangeons, souligne-t-il, repose sur le travail, voire sur l’exploitation, d’êtres sentients, ce qui inclut les êtres humains.

Les relations que ces derniers entretiennent avec les bêtes sont complexes, mais nécessaires d’un point de vue écologique. Elles doivent être préservées en cultivant le souci non d’éliminer la souffrance que nous causons — ce qui est impossible —, mais de la réduire le plus possible.

Idéalistes, les gars ? Oui, certes, mais de sacrés bons débatteurs aussi.

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