Au-delà du discours

En 2018, le succès de Québec solidaire durant la campagne électorale avait fait soudainement découvrir à François Legault l’urgence de s’attaquer aux changements climatiques. Cette fois-ci, on a l’impression que le discours du Parti québécois sur le recul du français a provoqué le même genre d’illumination.

Le discours inaugural est rarement très excitant, à plus forte raison quand un gouvernement est reconduit dans ses fonctions après avoir fait campagne sur la continuité. Et à force de multiplier les priorités, on finit par donner l’impression de ne pas en avoir.

Le premier ministre a néanmoins senti la nécessité d’un rattrapage sur la question linguistique. D’entrée de jeu, il a évoqué le « destin improbable » des compagnons de Champlain, débarqués en terre d’Amérique il y a plus de quatre siècles, qui avaient « réussi à tenir », ce qui a imposé à leurs descendants l’obligation de continuer.

Son « premier devoir », a-t-il dit, est d’enrayer le déclin du français et même d’inverser la tendance. Il a reconnu du même coup que ce qui a été fait durant son premier mandat demeurait insuffisant, même s’il faut du temps avant que la loi 96 produise son plein effet.

Le ministre de la Langue française, Jean-François Roberge, avait mis la table 24 heures plus tôt. « Il va vraiment falloir que les Québécois comprennent qu’en ce moment, on ne marche pas, on court vers le mur ! On a un vrai problème. Le recul du français est plus important dans les 20 dernières années que dans le siècle précédent », avait-il déclaré.

Il n’y aura cependant pas de « réveil national », à moins que le gouvernement ne donne lui-même l’exemple. Certes, chacun doit agir, que ce soit dans le choix des produits culturels qu’il consomme ou encore en exigeant d’être servi en français, mais il revient aux élus de définir le cadre légal à l’intérieur duquel le combat pour la survie du seul état à majorité francophone en Amérique du Nord pourrait peut-être être encore gagné.

Si le français ne cesse de reculer comme langue de travail, le ministre peut-il sérieusement penser que la responsabilité revient aux francophones, qui ne sont pas suffisamment exigeants envers leurs employeurs ? Quand ils se présentent dans un hôpital de la région de Montréal où ils sont incapables d’être soignés en français, devraient-ils claquer la porte et aller ailleurs ?

S’il est possible d’exploiter un commerce ou de travailler dans un service public sans être en mesure de parler la langue de la majorité, ou même en refusant de le faire, c’est manifestement que rien ne l’empêche.

M. Legault exclut toujours d’étendre les dispositions de la loi 101 au niveau collégial, estimant que cela n’aurait pas d’effet majeur sur la francisation des immigrants. Il n’a jamais semblé comprendre qu’une politique linguistique est un tout dont chacun des éléments n’est pas nécessairement déterminant, mais dont la conjugaison permet d’arriver au résultat souhaité.

Le premier ministre dit maintenant miser sur une immigration à 100 % francophone ou presque, et il découvre maintenant que beaucoup pourraient être faits sans les nouveaux pouvoirs qu’il réclame au gouvernement fédéral depuis des années.

La nouvelle ministre de l’Immigration, Christine Fréchette, a voulu calmer quelque peu l’emballement de son patron, qui a toujours eu du mal à maîtriser ce dossier, en disant qu’il fallait plutôt « tendre vers » cet objectif et que des immigrants simplement « francotropes », qu’ils aient pour langue maternelle l’arabe, le créole ou le swahili, pourraient faire l’affaire.

Le superministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, s’est également empressé de mettre des bémols et réclame déjà des exceptions, notamment pour le développement de la filière des batteries, en attendant les autres projets qui ne manqueront pas de lui venir à l’esprit. « Ce serait l’fun d’avoir 100 %, mais il faut être réaliste et balancer ça avec les besoins », a-t-il expliqué.

M. Fitzgibbon pourra toujours rappeler au premier ministre que c’est exactement ce qu’il disait lui-même il n’y a pas si longtemps. En février 2019, M. Legault avait exprimé clairement sa vision des choses lors de la présentation du projet de loi 9 sur l’immigration. « Le PQ préfère dire : on va exiger le français avant l’arrivée. Moi, je pense que ça n’aiderait pas à bien répondre aux besoins du marché du travail », avait-il déclaré.

Il ne fait aucun doute que M. Legault aimerait que le Québec soit le plus français possible, mais sa priorité, pour ne pas dire son obsession, a toujours été d’abord de l’enrichir et de rattraper son retard par rapport à l’Ontario, thème sur lequel il est revenu à plus d’une reprise dans le discours inaugural. M. Fitzgibbon lui fera sans doute valoir qu’il est toujours hasardeux de courir deux lièvres à la fois.

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