Le berceau de Spielberg

Vendredi dernier, avant que j’aille au cinéma Forum voir The Fabelmans, un archaïque réflexe précovidien m’avait fait dire : Voyons ! Le film de Spielberg vient tout juste de gagner le grand écran sous plusieurs bonnes critiques. Si on se cognait le nez sur une séance pleine… Arrivons à l’avance. Ainsi nous avons longtemps poiroté. Car le pauvre cinéma boit la tasse après les bouleversements des dernières années. Et Spielberg avait beau offrir en pâture un morceau de roi fort oscarisable, des rangées de sièges vides s’étalaient au guichet sur une grille offerte à trop de choix possibles. Si lui ne fait pas salle comble, qui y parviendra, sinon Avatar ? Mais le public va peut-être émerger de son cocon douillet et y accourir bientôt, ai-je songé avec espoir. Ce magicien de l’image se révèle tellement dans son dernier film. Même à travers ce qu’il tente de cacher…

Depuis le sublime Roma, d’Alfonso Cuarón, en 2018, des cinéastes de premier plan multiplient en salle ou sur les plateformes les oeuvres à saveur autobiographique. De Kenneth Branagh (Belfast) en passant par Paolo Sorrentino (La main de Dieu), James Gray (Armageddon Time) et bien d’autres, l’heure est à réinterpréter l’âge tendre qui marque au fer rouge. Spielberg ne pouvait demeurer en reste. D’autant moins que la période de confinement avait entraîné la remontée des premières sources. Là où tout fermente et bouillonne en augurant l’avenir.

Le réalisateur d’E.T. et de Hook a toujours gardé un pied dans l’enfance, vivace en lui, pour la célébrer et la désamorcer tour à tour. The Fabelmans, pétri d’humour, lettre d’amour au septième art, constitue aussi un hommage aux parents du cinéaste. Michelle Williams en mère pianiste délicieusement fantaisiste y vole la vedette par son charisme. Sa lumière apparaît si vive, sa danse auprès du feu, si poétique, qu’on a l’impression que Spielberg eut la fée Clochette perchée sur son berceau, vulnérable et imprévisible, certes, mais pétillante de magie et de charme.

Son père (Paul Dano, au rôle sobre) était un brillant créateur d’ordinateur de haut vol qui l’initia à la caméra et qui l’aida à faire ses premiers films, tout en espérant le voir suivre ses traces en choix de carrière. Même si la rupture parentale fut un traumatisme pour le jeune garçon, ce film en fragments, mais très attachant, nous révèle une enfance plus solaire que sombre dans cette famille juive stigmatisée par l’Holocauste, à l’ombre des deux géants protecteurs.

L’apprentissage des artistes est-il en partie rêvé ou scrupuleusement évoqué à travers leurs oeuvres subséquentes ? Les deux, sans doute. Certains pans du passé se voient rapiécés, histoire qu’y soient greffés des ingrédients moins corrosifs que le sel des souvenirs. Ainsi, The Fabelmans mêle vérités et fiction. Libre était le cinéaste de pimenter des scènes comiques, comme de voiler pudiquement ses chagrins et hantises d’antan. Tout est question d’éclairage, en fait. Il suffit parfois de comparer deux témoignages pour s’en convaincre. Aux lendemains de la projection, je me suis plongée dans la biographie romanesque du Français Gilles Penso, Steven avant Spielberg, fraîchement publiée chez Michel Lafon. Cette oeuvre truffée d’anecdotes savoureuses sur les tournages du cinéaste de Jaws et de Saving Private Ryan éclaire beaucoup l’enfance. La fameuse scène de la rencontre aux studios Universal du jeune Spielberg avec le grand John Ford, authentique et succulente, surgit en mots comme en images. Reste qu’en général, le livre et le film colorent différemment cette même période.

Là où The Fabelmans, par-delà l’éveil précoce d’une vocation, dépeint avec amour les parents comme des créatures quasi mythiques, mais dévouées et formidables, le livre de Gilles Penso, complémentaire au film, moins sentimental, éclaire des failles profondes. Le petit Steven souffrait des absences du père, pris par ses recherches, comme de celles de sa mère, obsédée par les concerts classiques à préparer. La biographie s’attarde par ailleurs davantage aux phobies du garçon. Celui qui allait tant réaliser de films de peur exorcisait à l’écran ses terreurs enfantines, de l’eau, des insectes, de l’abandon et tutti quanti.

Cette lecture fait saisir à quel point le cinéaste, souvent adepte du happy end, a utilisé The Fabelmans comme une catharsis pour baliser un chemin de lumière après avoir marché sur trop d’épines. Pour tout dire, rares sont les créateurs qui recréent leur enfance avec une rigueur de scientistes. Ils l’assombrissent ou l’exaltent afin de s’en délivrer. Mais quel serait l’impact d’une oeuvre sans l’imagination et le talent venus transformer un paysage raboteux en rires ou en pleurs ? Ainsi le film de Spielberg à hauteur de passé est-il plus touchant, mais moins rigoureux que la bio forgée sur son parcours.

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