Le dogme du jovialisme

Le premier ministre François Legault a entamé hier son discours d’ouverture à l’Assemblée nationale en évoquant le « destin improbable » de la nation québécoise depuis plus de quatre siècles. Il a rappelé les épreuves traversées et les défis relevés par la population au fil du temps, pour mieux faire écho à son slogan de campagne électorale. « À nous de continuer », a-t-il lancé. Continuer vers quoi ? Vers un Québec « plus prospère, plus vert, et plus fier ».

Que le « vert » soit ainsi nommé comme priorité par le chef caquiste est déjà assez nouveau. Dans le tout premier discours d’ouverture de François Legault, en 2018, l’environnement méritait à peine une mention ici et là. On a donc eu l’occasion, mercredi, de voir comment la vision caquiste de l’environnement s’articule, lors d’un discours-fleuve de plus d’une heure.

Parce qu’avant de parler des idées mises en avant, il faut d’abord parler du ton. Et ce ton, il contraste fortement avec la mythologie de la nation « tissée serrée » qui relève des défis improbables devant l’adversité — une image que le premier ministre avait pourtant évoquée quelques minutes plus tôt.

Il n’est pas question pour le premier ministre, comme durant le pire de la pandémie, de faire appel au sens du devoir et à la « cohésion nationale » pour inviter les Québécois à faire ensemble des choix difficiles face à un enjeu d’une gravité sans précédent. Il n’est pas question, ici, de parler de sacrifices, de changements dans nos modes de vie, de « coup à donner » pour protéger, dans ce cas-ci, non plus nos aînés, mais particulièrement l’avenir de nos enfants.

Au contraire. La vision « verte » de la CAQ pourrait se résumer en un mot : opportunité. François Legault nous dit qu’il a travaillé durant son premier mandat à faire la démonstration que les objectifs de la prospérité et de la fierté pouvaient aller de pair. Mercredi, il a dit vouloir nous prouver que la prospérité et l’environnement devraient aussi devenir indissociables.

C’est alors qu’on nous a énuméré — brièvement, sans entrer dans les détails, bien sûr — quelles pouvaient être ces « opportunités » pour l’économie québécoise. En gros, on nous parle d’acier vert, d’aluminium vert, d’hydrogène vert. On nous dit, au fond, que le prix des matériaux dits « verts » vont augmenter rapidement avec la demande et que, si on se met à en produire à temps, il y a là une occasion de nous enrichir.

On nous parle aussi d’énergie verte. On nous dit qu’il faut construire dans des « délais restreints » un « demi-Hydro-Québec » — c’est-à-dire ajouter 100 térawatts aux 200 térawatts d’électricité déjà produite par la société d’État pour répondre à la demande grandissante qui s’explique notamment par l’électrification des transports. On nous parle donc des « opportunités » qui nous attendent dans l’éolienne, en bioénergie, avec la modernisation des centrales électriques existantes et — oui — avec la construction de tout nouveaux barrages hydroélectriques.

On mentionne par ailleurs qu’il reste beaucoup à faire en matière d’efficacité et de « sobriété énergétique » au Québec — mais sans insister sur ce point. Détailler ce qu’on veut entendre par « sobriété énergétique », ce serait ouvrir une canne de vers. Ce serait obliger l’homme de chiffres à regarder le gaspillage faramineux dont nous sommes tous coresponsables. On retomberait rapidement dans le champ lexical des sacrifices, que l’on tient ici à éviter absolument.

À ceux qui voudraient nous dire que la crise climatique est d’une telle ampleur et avance à une telle vitesse que seuls des changements profonds à certains aspects de nos modes de vie peuvent nous tirer d’affaire — ici, le regard du premier ministre lance des flèches aux députés de Québec solidaire —, François Legault répond : « Il faut être ambitieux, mais pas dogmatique. »

Être dogmatique, ici, il faut comprendre que ce serait simplement rappeler les faits énoncés par les experts du GIEC : si on n’effectue pas un virage économique important d’ici 2025, la Terre se réchauffera de plus de 1,5 degré Celsius et certaines conséquences des changements climatiques seront irréversibles. Être dogmatique, ce serait aussi se comparer à d’autres économies que celles de l’Amérique du Nord.

Le premier ministre a insisté sur une statistique à plusieurs reprises, et il faut s’attendre à ce qu’il en fasse de même dans les mois à venir. Le Québec, martèle-t-il, émet environ deux fois moins de GES par habitant que les États-Unis et que le Canada dans l’ensemble. En Amérique du Nord, nous sommes des « leaders », et il y a de quoi être fiers, a-t-il lancé mercredi, ficelant ainsi le thème de l’environnement avec son dada, celui de la fierté.

Là-dessus, il a raison. Il oublie toutefois sciemment de remettre l’Amérique du Nord dans son contexte international. Les quelques pays qui émettent plus de GES par habitant que le Canada et les États-Unis sont principalement les États pétroliers du Golfe, comme le Qatar, Bahreïn, le Koweït, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, Oman. Notre fierté ne serait que de faire mieux que ces États-là ?

À neuf tonnes de GES par habitant, le Québec fait bien pire qu’à peu près toute l’Europe — alors que le reste de la planète, bien sûr, produit en moyenne une fraction de ce qui est émis par les économies riches comme la nôtre. Et on veut nous convaincre que le Québec est un « leader mondial » en matière d’environnement ? Et qu’on peut continuer à l’être sans faire de sacrifices, et même, au contraire, en s’enrichissant sur toute la ligne ?

Il faut être ambitieux sans être dogmatique, disait-on. Certes. Mais le dogme, ici, n’est peut-être pas celui qu’on croit. Si on échoue à léguer une planète dans un état correct à nos enfants, ce sera parce que les oeillères du jovialisme nous auront fait foncer droit dans le mur.

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