La rage au coeur

Le retour au Parlement, au lendemain d’une élection où le gagnant l’a emporté haut la main, constitue un dur retour à la réalité pour les perdants. Alors que tous se retrouvaient théoriquement sur un pied d’égalité durant la campagne, on comprend pleinement que le vainqueur fera la loi pour les quatre prochaines années.

Le gouvernement Legault a non seulement le champ libre pour imposer son programme législatif, mais il a aussi pu faire en sorte que la visibilité et les ressources mises à la disposition des partis d’opposition soient réparties à son avantage.

Il était ravi d’acquiescer à toutes les demandes d’une opposition officielle formée par un parti qui a été expulsé du Québec francophone et qui est dirigé par un chef intérimaire qui a déjà du plomb dans l’aile. Pour lui, le Parti libéral du Québec (PLQ) constitue le faire-valoir idéal.

On peut comprendre la frustration de Paul St-Pierre-Plamondon, en voyant également toutes les demandes de Québec solidaire (QS) agréées, mais faut-il se surprendre de voir ceux qui ont un ennemi commun s’entendre à ses dépens ? Ni la Coalition avenir Québec, ni QS n’ont intérêt à voir le Parti québécois (PQ) reprendre du poil de la bête.

À quelque chose malheur est bon, dit le proverbe. Ceux qui pouvaient malgré tout caresser encore l’espoir que François Legault ait toujours un penchant secret pour l’indépendance vont peut-être perdre leurs dernières illusions.

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Le PQ peut au moins se féliciter d’être toujours vivant, alors qu’on le tenait pour mourant. À défaut d’avoir obtenu le « strict minimum vital » qu’il demandait, il peut offrir à ses militants un antidote contre le découragement : la colère que peut provoquer l’impression que leur parti est traité injustement parce qu’on cherche à le museler.

Depuis le référendum de 1995, ils ont souvent moins pesté contre les autres partis que contre leurs propres chefs, auxquels ils reprochaient de mettre une sourdine au discours sur l’indépendance pour amadouer les électeurs et d’invoquer des « conditions gagnantes » qui ne notaient jamais au rendez-vous. Pour une fois que la souveraineté était au coeur de la campagne péquiste, voilà qu’on fait en sorte de lui donner le moins d’écho possible à l’Assemblée nationale.

Maintenant que la réforme du mode de scrutin a été reléguée aux oubliettes, les négociations sur le partage des ressources et du temps de parole offraient aux partis une belle occasion de « penser hors de la boîte », en posant les jalons d’une réforme parlementaire qui en adoucirait les distorsions. On les a plutôt accentuées.

Au PQ comme ailleurs, rien ne vaut le sentiment d’être victime d’une injustice pour fouetter le militantisme. Le parti n’aura aucun mal à obtenir de ses membres qu’ils comblent la différence entre l’enveloppe que l’Assemblée nationale lui octroiera et ce dont il estime avoir besoin pour s’acquitter de ses obligations parlementaires.

Malgré ses déboires électoraux et le recul de l’engagement partisan un peu partout en Occident, le PQ a toujours conservé un noyau dur de militants très dévoués, dont la conjoncture ingrate ne facilitait cependant pas le recrutement. C’est quand on a la rage au coeur que la mobilisation massive qu’exige un projet aussi ambitieux que l’indépendance devient possible.

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La nécessité ayant pour effet de stimuler l’imagination, le chef péquiste a annoncé que d’anciens candidats possédant une expertise dans un domaine particulier seront appelés en renfort et agiront occasionnellement comme co-porte-parole.

En plus de soulager les trois députés d’une partie de leur fardeau, cela permettra à ces ex-candidats qui souhaiteraient le redevenir dans quatre ans d’obtenir une visibilité qui pourra leur être très utile. Le PQ a obtenu un sursis le 3 octobre dernier, mais il n’est pas trop tôt pour commencer à penser à 2026.

La saga du serment au roi n’a rien fait pour dissiper l’impression que les adversaires du PQ étaient ravis de le voir se mettre lui-même hors jeu. Il ne faudrait surtout pas présumer de la célérité avec laquelle pourrait être adopté le projet de loi qui rendra ce serment facultatif.

Avec seulement deux semaines de travaux parlementaires avant l’ajournement pour la période des Fêtes, on voit cependant mal comment les députés péquistes pourraient maintenant se raviser sans donner l’impression de se dégonfler.

De toute manière, tout l’espace médiatique de cette courte session sera monopolisé par le discours inaugural et la mise à jour économique. À tout prendre, le PQ aura plus de visibilité à se voir interdire l’accès au Salon bleu qu’à siéger silencieusement dans un recoin. Il sera toujours temps de réexaminer la situation pour la rentrée du 31 janvier.

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