Les illuminés

Voyons-nous plus clair qu’avant ?

À Montréal, comme dans plusieurs autres grandes villes, l’éclairage nocturne fut d’abord l’affaire d’allumeurs de réverbères. De petites armées d’hommes, munis de longues perches, allaient à la tombée du jour pour chasser les ténèbres des rues. Ils allumaient, un à un, des becs de gaz placés dans des lanternes.

Ces installations avaient remplacé, au milieu du XIXe siècle, les rares réverbères alimentés jusque-là par une huile nauséabonde tirée des baleines. Les harponneurs, comme le célèbre Queequeg dans Moby Dick, savaient-ils que leur travail était voué à percer la nuit autant que les flancs des plus gros mammifères marins ? En tout cas, les flambeaux et les lampes, affirmait Herman Melville, brûlèrent sur la terre entière à la gloire des chasseurs de baleine.

La géographie de nos nuits s’est trouvée radicalement transformée le jour où, dans la décennie 1880, l’incandescence des lampes électriques chassa le vacillement de la flamme fragile. Les allumeurs de réverbères furent relégués aux souvenirs des histoires enchantées de tous les amateurs éblouis par les récits du Petit Prince. Vous vous souvenez de cet allumeur d’un seul réverbère, occupé à éclairer sa planète de plus en plus vite ? « La consigne n’a pas changé », disait l’allumeur, conscient qu’il faisait un métier terrible. « La planète d’année en année a tourné de plus en plus vite, et la consigne n’a pas changé ! » Alors il allumait et éteignait, tant et plus, sans se poser de question.

Jamais, dans l’histoire de l’humanité, n’a-t-on éclairé autant nos nuits qu’aujourd’hui. Au point que cela devient un vrai trait de société. Un trait si éclatant que nous ne le remarquons presque plus tant nous en sommes éblouis.

Oui, nous sommes fous d’éclairage. C’est devenu Noël toute l’année. Du jamais vu.

Murales illuminées. Édifices publics illuminés. Tours illuminées. Maisons privées illuminées. Monuments illuminés. Ponts illuminés. Voyez le nouveau pont Samuel-De Champlain. Il apparaît, au gré des saisons, en vert, en bleu, en rouge, en jaune ou en blanc, dans toute sa longueur, comme si cela était une nécessité absolue de ne pas le rater. Il a même été écrit que ses luminaires « incarnent l’esprit de Montréal ». Dans les autres villes du monde, où l’on fait en gros la même chose, c’est aussi « l’esprit de Montréal » qui y est incarné, je suppose ?

Nous sommes devenus fous partout d’éclairage nocturne. Nous savons pourtant, plus que jamais, à quel point cette pollution lumineuse de la nuit affecte les insectes et les animaux. L’humain n’y échappe pas. Les excès de lumière troublent son cycle du sommeil. Ils engendreraient aussi d’autres problèmes physiques. Et pourtant, nous éclairons de plus belle !

Ne sommes-nous pas un peu illuminés pour vouloir tout éclairer à ce point ?

Au centre-ville de Montréal, un demi-million de lumières viennent d’être installées. Un demi-million ! Ces petites lampes DEL, déployées sur de grandes artères, promettent d’éclairer la « relance économique ». Pour célébrer le pouvoir qu’entretiennent l’argent et la consommation sur nos vies, rien de tel, apparemment, qu’une orgie de lumières.

La lumière, les puissances de l’argent aiment s’en investir. Le commerce que nous faisons du monde adore s’éclairer de félicité depuis longtemps. En 1855, lorsque les armées coloniales britanniques et françaises remportèrent le siège de Sébastopol durant la guerre de Crimée, la Banque de Montréal jugea bon, pour célébrer cette boucherie, de retourner la lumière sur elle, en éclairant son siège social. Un siècle plus tard, la Banque Royale du Canada a fait pour sa part de faisceaux lumineux son signe distinctif. Depuis 1962, les quatre faisceaux du gyrophare de la Banque Royale au sommet de la Place Ville Marie balaient le ciel nocturne de Montréal, à plus de cent kilomètres à la ronde. Plusieurs s’imaginent encore qu’il s’agit d’un éclairage lié aux besoins de l’aviation. Ce n’est bien qu’un simple éclairage décoratif, censé donner du crédit à une banque qui réalise désormais des bénéfices de plus de 10 milliards de dollars chaque année.

Pour célébrer les curieuses fêtes du 375e anniversaire de Montréal, il fallait apparemment voir à éclairer de toute urgence le pont Jacques-Cartier. Il lui était pour ainsi dire reproché de ne l’être que minimalement depuis son inauguration, en 1930, comme s’il s’agissait d’un vice profond de conception. Ingénieurs, électriciens, soudeurs, câbleurs ont travaillé jour et nuit pour éclairer cette structure à l’aide de 2800 luminaires, soutenus par plus de 10 000 fixations. Durée de vie de l’ensemble : environ 30 000 heures, soit un peu moins de 4 ans, si tout cela devait servir continuellement. Coût total de l’opération : près de 40 millions de dollars. Éclairer une structure d’acier : voilà somme toute ce qu’aura laissé le 375e anniversaire de Montréal.

Pendant ce temps, une large partie de la société demeure dans l’ombre. Combien de foyers sont débranchés chaque année par Hydro-Québec parce que les occupants n’arrivent plus à payer la lumière qui les éclaire ? Avant la pandémie, plus ou moins 50 000 foyers étaient ainsi privés d’électricité chaque année. Ces chiffres sont heureusement en forte baisse, apparemment en raison de nouvelles façons de faire.

Que veut-on tant voir, à force d’éclairer nos nuits comme s’il s’agissait d’une priorité de société ? Devant cet éblouissement généralisé, comment voir clair tandis qu’il nous est répété paradoxalement partout que la sobriété énergétique est une nécessité pour l’avenir ? L’essentiel est invisible pour les yeux, disait le Petit Prince.

Parfois, il me semble en tout cas que nous ne sommes pas des lumières.

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