La tranquille assurance de Justin Trudeau

Il vaut mieux avoir des remords que des regrets, dit-on. Au bout du compte, c’est la maxime que le premier ministre Justin Trudeau a suivie quand il a décidé de recourir à la Loi sur les mesures d’urgence pour démanteler le Convoi de la liberté.

Dans son témoignage devant la commission Rouleau, M. Trudeau a expliqué qu’après avoir effectué toutes les consultations requises et s’être retrouvé dans cette « solitude du pouvoir » que tout chef de gouvernement expérimente un jour ou l’autre, il s’est demandé : « Et si je ne signe pas ou que je décide d’attendre et que le pire arrive ? »

Le pire n’est jamais certain, et il reconnaît lui-même que l’occupation de la colline du Parlement aurait peut-être pris fin de façon pacifique sans que l’état d’urgence soit déclaré, mais il avait le sentiment que c’était la bonne chose à faire dans les circonstances.

On ne peut pas reprocher à un homme d’agir selon sa conscience. Et il n’y a aucune raison de douter de la sincérité de M. Trudeau. La tranquille assurance dont il a fait preuve lors de son témoignage traduisait sa certitude d’avoir bien agi. La grande majorité des Canadiens, dont le retour à la normale était la seule préoccupation, peu importe les moyens utilisés, croit aussi qu’il a pris la bonne décision.

Le mandat de la commission n’est cependant pas de savoir si cette décision était bien avisée sur le plan politique, mais de déterminer si la gravité de la situation de février 2022 répondait aux critères permettant l’invocation d’une loi qui n’avait jamais été utilisée depuis son adoption en 1988, dans la mesure où ce précédent pourra être invoqué par un prochain gouvernement.

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On saura gré au premier ministre de ne pas avoir cherché à déformer l’esprit de la loi en dramatisant à outrance les conséquences économiques du blocage des voies de passage vers les États-Unis et le dommage causé à la réputation du Canada à l’étranger, comme l’a fait sa vice-première ministre, Chrystia Freeland.

Du propre aveu de M. Trudeau, les considérations économiques ont été secondaires dans sa décision, et il ne semble pas avoir conclu de sa conversation avec le président Biden que ce dernier était inquiet à ce point.

Il est vrai que les images de la capitale paralysée par des camionneurs qui poussaient l’insolence jusqu’à se prélasser dans un sauna devant le parlement n’étaient pas particulièrement flatteuses. De là à craindre que les investisseurs américains désertent cette « république de bananes », il y a cependant une marge. D’ailleurs, on n’a jamais noté chez nos voisins une aversion pour les régimes de cette nature.

On ne peut que douter de l’objectivité d’un politicien, si sincère qu’il puisse paraître, qui défend ses décisions. Il aurait assurément été préférable que l’on connaisse l’avis du ministère de la Justice concernant la définition plus large de la notion de « menace à la sécurité » retenue par gouvernement, par rapport à celle qui est prévue dans la Loi sur le Service canadien du renseignement de sécurité.

M. Trudeau avait cependant de bonnes raisons de penser que plusieurs éléments présentaient un risque de violence et que les différents services policiers étaient incapables de dénouer la crise. Sans parler de l’indifférence du gouvernement de Doug Ford, qui semblait s’en laver les mains.

Tout compte fait, on est tenté de conclure que c’est moins l’action des camionneurs que l’ineptie des autorités qui a rendu nécessaire le recours aux mesures d’urgence. N’eussent été l’incompétence des uns et la procrastination des autres, on aurait très bien pu en faire l’économie.

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Jeudi, le premier ministre avait déploré le peu de place accordé au français lors des travaux de cette commission présidée par un juge franco-ontarien, devant lequel de nombreux francophones, y compris les responsables des services de sécurité, ont témoigné uniquement en anglais. « Évidemment, je vais essayer de l’utiliser le plus possible pour que tout le monde puisse me comprendre dans les deux langues officielles », avait-il déclaré, tout en soulignant qu’un service d’interprétation était disponible.

On a surtout eu droit à une autre démonstration de la farce que constitue le bilinguisme officiel. On aurait presque pu compter sur le bout des 10 doigts les phrases que M. Trudeau a prononcées en français.

Certes, il a répondu aux questions dans la langue utilisée par celui ou celle qui les posait, mais il était manifeste qu’il se sentait beaucoup plus à l’aise d’exprimer en anglais les nuances qu’exigeait un sujet aussi délicat.

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