Les affaires sont les affaires

La cause est entendue : le monde, au Qatar, va jouer au ballon-pied (comme on disait quand j’étais gamin) en se bouchant le nez. Samuel Piette, le milieu de terrain du CF de Montréal qui défend les couleurs de la sélection canadienne, au sujet des multiples controverses qui parasitent cette Coupe du monde pharaonique, a mis les choses au clair quelques semaines avant le départ, dans Le Journal de Montréal : « Ce n’est pas trop un truc sur lequel on s’attarde. On y va pour la “business” entre guillemets. »

Intéressante déclaration, qui semblerait moins déplacée dans la bouche d’un joueur de l’équipe de France, si on se rappelle que cette prestigieuse vitrine du foot français qu’est le Paris Saint-Germain est la propriété d’un homme d’affaires qatari depuis 2011 et que l’Hexagone vend des avions de chasse Rafale à cet émirat, une marchandise qui, en 2015, valait un peu plus de trois milliards d’euros la douzaine. Une enquête est toujours en cours, outre-Atlantique, pour tenter de comprendre le rôle qu’aurait pu jouer un certain « déjeuner à l’Élysée » dans l’attribution du Mondial 2022 à un État officieusement esclavagiste et officiellement homophobe.

Les invités du président Sarkozy à ce repas étaient le grand cacique du ballon rond chez nos cousins, Michel Platini, et le prince héritier Tamim ben Hamad Al Thani lui-même, de la dynastie héréditaire qui monopolise le pouvoir à Doha. C’est peu après que Platini — éclaboussé, depuis, par les magouilles qui ont fini par avoir raison de Sepp Blatter à la tête de la FIFA —, fit basculer, à la surprise générale, le bloc de votes européens de l’UEFA dans le camp du minuscule Qatar.

Depuis quelques semaines, je me suis promené entre les livres du journaliste écossais Andrew Jennings — Carton rouge ! Les dessous troublants de la FIFA (2006) ; Le scandale de la FIFA (2015) — et le documentaire FIFA Uncovered produit par Netflix. J’ai vu João Havelange, le protégé de la mafia brésilienne et grand amateur de montres suisses, prendre les rênes du soccer mondial en 1974. Je l’ai suivi quand il débarquait à Paris avec une valise remplie de café brésilien pour les employés des bureaux locaux de la FIFA et quand, après un saut à Zurich, il repartait avec la même valise bourrée de lingots d’or. Je l’ai entendu, à Buenos Aires en 1978, féliciter publiquement le sanguinaire général Videla pour son « beau pays tranquille ».

J’ai aussi vu les membres de la FIFA prendre l’avion avec des liasses de billets glissées dans leurs vestes et leurs pantalons pour soustraire tout ce fric au fisc de leur pays. « Il [pouvait] être utile, remarque Jennings, d’avoir une petite amie dotée d’une très grande culotte. » Son enquête portait, comme il finit par le comprendre, sur « une sorte de syndicat criminel parfaitement organisé ». Les dessous-de-table semblaient faire partie de la culture du soccer au même titre que la comédie des plongeons et des crises de larmes au moindre contact pour influencer l’arbitre.

À l’automne 2010, lors de l’annonce simultanée de l’obtention des Coupes du monde de 2018 et de 2022 par la Russie de Poutine et les cheiks du Qatar, ce système corrompu, sous la présidence du dauphin d’Havelange, Blatter, était toujours en place. Jennings explique d’ailleurs cette double annonce inhabituelle — la tradition voulait qu’on attribuât un seul Mondial à la fois — par le sentiment d’urgence totalement cynique qui se serait emparé des dirigeants de la FIFA à l’approche d’une fin de partie désormais prévisible. Leur vache à lait était malade, alors ils mirent les bouchées doubles.

Un empire néo-tsariste, un émirat pétrolier réactionnaire, et entre les deux les JO à la Chine… Devant ce toilettage de régimes autoritaires, on n’en finit plus de ramener le spectre des Jeux nazis de 1936, qui n’étaient pourtant pas un cas isolé : deux ans plus tôt, l’Italie fasciste du Duce s’était vu confier l’organisation du deuxième Mondial de l’histoire, le premier en sol européen. Se pourrait-il que le sport, dans les années 1930, ait ressemblé au monde des années 1930 ?

Et en 2022, quelle image de nos sociétés le sport le plus populaire de la planète nous renvoie-t-il ? Que disait Samuel Piette, au juste ? « On y va pour la “business” entre guillemets. » Ah, ces guillemets… Mais Piette a raison : en Chine, au Qatar, à Oulan-Bator et ailleurs, « on y va pour la business », et même en Égypte, où, pendant la COP27, le ministre de l’Environnement de notre sous-monarchie constitutionnelle était chaperonné par des représentants de l’industrie pétrolière et où notre commis-voyageur en chef, le bonhomme Fitzgibbon, est allé colporter l’énergie « propre propre propre » du futur complexe hydroélectrique François-Legault. La fin du monde ? Une occasion d’affaires comme une autre…

Et les Qataris vont réussir à climatiser des stades ouverts de 40 000 places en produisant autour de zéro tonne de gaz à effet de serre, vous verrez, parce qu’on est dans un conte des Mille et une nuits.

Vous connaissez la vieille blague : le soccer est un sport qui se joue à onze avec un ballon, et les Allemands gagnent à la fin. J’écris ces lignes alors que les joueurs de la « Mannschaft », en posant un geste non équivoque sur le terrain, viennent de défier ouvertement l’autorité des pontes du football et des émirs, avant de s’incliner contre le Japon. Mais dans mon coeur, ils ont déjà gagné… Et c’est maintenant, pour moi, l’affrontement le plus attendu de ce Mondial : les joueurs contre la FIFA.

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