Cher connard et cie

5 % des femmes agressées sexuellement dénoncent par le circuit long. Les autres prennent le maquis et la jungle d’Internet pour se faire entendre ou choisissent le silence qui gruge.
Photo: Adil Boukind archives Le Devoir 5 % des femmes agressées sexuellement dénoncent par le circuit long. Les autres prennent le maquis et la jungle d’Internet pour se faire entendre ou choisissent le silence qui gruge.

Cher connard,

Tu es encore là ? Tu espères qu’on t’oubliera ou qu’on t’absoudra ? Moi, ça fait un moment que j’attends pour t’écrire. Cinq ans de #MeToo et puis un léger ressac de culpabilité depuis une semaine, comme une régurgitation sur l’épaule. La douleur de l’injustice n’est pas aussi linéaire que la griserie de la domination : elle fluctue.

J’ai mal à ma profession et à ses donneurs et donneuses de leçons, mal au féminisme, mal à ces femmes qui prennent systématiquement la défense du patriarcat et se placent sous son joug consciemment ou non, mal au droit d’être importunée, mal aux « Women for Trump », mal à notre conditionnement « féminin », mal à notre bienveillance atavique, mal à notre espérance que ça change ou même que ça évolue, mal à cette résignation pour 95 % d’entre elles, mal à l’homme de bonne volonté qui se désole pour sa propre réputation, mal à notre silence pantoufle, mal aux agresseurs/abuseurs qui ont fait partie de ma vie et que j’ai cautionnés sans le savoir.

J’ai tellement mal au mâle que je lis Cher connard, de Virginie Despentes, pour me calmer, et je la trouve à la fois décapante, lucide et bien compréhensive : « C’est celui qu’on enchaîne qui porte la honte. Comme un tatouage, une marque au front. Une tache indélébile, dont on ne sait quoi faire. C’est toujours le mal qu’on nous a fait qu’on essaye de se pardonner », écrit Rebecca, sa narratrice principale.

Je comprends tellement les victimes de ne plus vouloir en être. Jésus a porté sa croix assez longtemps et plus personne ne croirait en une vierge qui accouche, sauf à la messe de minuit.

Mais j’ai vu, autour de moi, les femmes se briser une par une. Que ça se fasse dans la dignité du silence ne nous aura pas avancées.

 

Tu as lu l’autrice et chroniqueuse Catherine Éthier sur FB cette semaine ? Un autre abcès de crevé. Mais je vais te dire ce qui déçoit le plus les filles de toutes les générations, ou plutôt, je vais laisser Despentes te l’écrire lorsque Rebecca, une vedette de cinéma de quasi 50 piges, avoue vous trouver moins d’attrait qu’avant : « Vous ne tenez pas la route. Il faut tout le temps s’occuper de vous, vous rassurer, vous comprendre, vous assister, vous soigner. C’est trop d’entretien. Elles ont raison, les petites, vos masculinités sont fragiles. » Tu liras Pour l’amour des hommes, l’essai sur la masculinité toxique de Liz Plank, c’est tout expliqué.

Je suis bien obligée d’en arriver à la même conclusion qu’elles. Il faudrait en plus vous consoler du mal que vous nous faites ou se sentir coupable lorsque c’est vous qui l’êtes. Comme me l’avouait récemment une vieille amie hétéropratiquante ayant beaucoup de millage dans le moteur et quelques agressions au compteur : « Je les ai trop idéalisés. »

Justice pour tous (et toutes)

Le problème, cher connard, c’est que la justice dont nous rêvons n’est pas encore née. Tribunaux spécialisés, justice réparatrice, médiation, laisser du temps au temps, payer un psy à 150 $ l’heure, trop picoler, c’est encore bancal. On vous voudrait humbles et empathiques plutôt que pleurnichards et suicidaires ou sortis de la cuisse de Jupiter. Tu comprendras qu’il ne reste que des moyens tout aussi imparfaits pour se faire justice. Cinq pour cent des femmes dénoncent par le circuit long. Aucune de mes amies hétéros agressées sexuellement (c’est-à-dire toutes les femmes de mon entourage immédiat, sauf ma mère, restée vierge) n’a encore porté plainte, même pour viol ou inceste. Tiens, va lire les statistiques.

Comme me l’a écrit une amie psychiatre, très au fait du dossier comme clinicienne : « Je suis en faveur d’une discussion publique sur les risques de la justice populaire et du traitement médiatique afférent, mais pas d’une instrumentalisation de la complexité des regrets des victimes pour remettre en question la réalité des agressions sexuelles ou la pertinence d’un mouvement social qui sert à mieux les protéger et les soutenir et qui constitue une voie de débordement d’un système judiciaire classique inadapté à cet enjeu complexe. »

Dans un système de domination par la violence, il n’y a pas de plaisir là où personne ne pleure. Tout désir doit être associé à de la destruction, sans quoi il n’est pas masculin.

 

Dans le livre de Despentes, le connard en question est un écrivain qui prenait le fond de ses verres de whiskey ou ses lignes de coke pour des lubies et qui agressait sa jeune attachée de presse. C’est l’attachée qu’on a renvoyée avant qu’elle ne s’épanche sur les réseaux sociaux.

Bien sûr que le backlash pour les quelques connards de son acabit est immense, un lynchage sans pareil. Vous gériez mieux le silence à coups de mises en demeure.

Je rappelle qu’une femme sur trois porte les stigmates d’une agression, d’un viol, de l’inceste, comme tu veux, j’en ai une collection dans mon entourage. Et à cet étudiant qui a écrit dans La Presse « C’est tombé sur lui », je réponds « non : c’est tombé sur elles ».

Sororité

« Le coupable, c’est toujours la victime », écrit Despentes. « Mais le pourcentage d’affabulatrices reste infime, parmi les victimes, tandis que le pourcentage de violeurs parmi la population masculine devrait vous alerter sur le délabrement de vos sexualités », poursuit sa Rebecca.

Mais restons bienveillantes, puisque c’est ce qu’on attend de nous. Dans son essai Douces amères. À qui profite notre bienveillance ?, l’ex-journaliste Véronique Alarie se penche sur cette qualité bien féminine encouragée socialement : « Si la pression à une certaine virilité bousille trop souvent la santé mentale des hommes, force est d’admettre que la pression à la bienveillance semble avoir un effet similaire sur celle des femmes. »

Je n’ai rien contre la bienveillance, je la pratique en préparant mon caramel de Noël, mais il ne faudrait pas oublier la sororité. « Il y a une solidarité masculine dans la vie, mais elle a un prix, écrit Despentes. Tu dois montrer que tu es un bonhomme, que tu te tiens bien, tu gagnes du fric, tu as une belle caisse, tu as une belle meuf. Il y a une solidarité masculine — mais il n’y a pas de fraternité. »

Voilà pourquoi les connards se sentent si seuls une fois tombés : il n’y a que des femmes bienveillantes pour les ramasser. Ils font doublement pitié.

Joblo

cherejoblo@ledevoir.com

JOBLOG | Sainte-Catherine, célibataire et martyre

Puisque c’est le Salon du livre de Montréal (et la Sainte-Catherine), je m’en voudrais de passer sous silence ce pavé (plus de 2 kg) intitulé Féminicides qui porte aussi sur toutes les violences parallèles qui peuvent y mener, rédigé par un collectif d’autrices (surtout). Les Iraniennes ne sont pas seules dans ce survol mondial du danger d’être une femme, des chasses aux sorcières, qui commencent bien avant l’ère chrétienne, en passant par l’esclavage, jusqu’à nos jours. On y parle aussi de troubles alimentaires, de mutilations génitales et de bandage des pieds, à titre de tyrannies parallèles.
Selon l’ONU, 47 000 femmes et filles ont été tuées par leur partenaire intime ou un membre de leur famille en 2020, une toutes les 11 minutes. Le Québec n’est pas en reste.
Dirigé par l’historienne et féministe Christelle Taraud, c’est un livre illustré d’oeuvres d’art à offrir et à s’offrir pour mieux saisir le portrait global et mondial du destin des femmes.
https://bit.ly/3U0jCTF

(Kiosque 1213, Interforum Canada, au Salon du livre de Montréal)

Apprécié le commentaire que l’autrice Rébecca Déraspe, qui a écrit la pièce Les glaces (que j’ai vue cet automne à La Licorne), a fait sur FB au sujet des agressions sexuelles et de la sororité. https://bit.ly/3V3m9h5

 

Aimé Douces amères, l’essai original sur la bienveillance et l’ère de « l’affectuel » de Véronique Alarie. Le terme « bienveillance » aurait été sacré mot de l’année en 2018 par les internautes consultés par les Éditions Le Robert. Il serait lié à la montée de la haine sur les réseaux sociaux, sorte de bouclier de protection invisible. Mais elle est également le lot des femmes : « Qu’elles le désirent ou non, les femmes se font cantonner dans un rôle où on valorise essentiellement leur grande habileté à “veiller sur” à force d’anticipation, de planification, d’organisation, de compassion. » Et le salaire ne vient pas toujours avec.

https://bit.ly/3UaqJcs

(Kiosque 1962, Québec Amérique, au Salon du livre de Montréal)

 

Savouré le roman graphique de l’autrice et illustratrice Hélène Meunier Ça va faire !, destiné aux filles (et garçons) de 12 ans et plus. Elle y dessine plein d’histoires de filles et de femmes qui opposent une résistance, parfois défendues par des hommes, parfois se portant à leur défense. Et, la plupart du temps, répliquant avec les moyens du bord. Une réponse au harcèlement et aux agressions qui passe par l’empowerment. Les bédés d’Hélène Meunier ont commencé sur Instagram durant la pandémie : @_cavafaire.

https://bit.ly/3VpgCRJ

(Kiosque 1854, Isatis, au Salon du livre de Montréal)



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