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Il fallait voir la foule en liesse. Il fallait voir ces mines réjouies dans ce Village de la Francophonie installé dans un parc magnifique à l’extrémité est de l’île. Un parc où, tous les soirs, les habitants applaudissaient les artistes francophones qui montaient sur scène. Pour peu, on se serait cru à une autre époque. Celle de notre Francofête, en 1974.

Ne serait-ce que pour l’extraordinaire fierté que la tenue du Sommet de Djerba a suscitée chez les Tunisiens, il y aurait des raisons de se réjouir. Pourtant, d’aucuns trouveront que la Francophonie d’aujourd’hui n’est pas à la hauteur de ce qu’elle a été. Et ils auront raison. Encore faut-il savoir pourquoi.

Que l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) ne soit plus ce qu’elle a été est une évidence. Elle semble loin l’époque où Abdou Diouf alertait le monde sur l’importance de la diversité culturelle, s’adressait de plain-pied aux dirigeants africains et rappelait à l’ordre les présidents français plus soucieux d’exceller en anglais dans les sommets internationaux que de protéger notre langue commune.

Il est de bon ton, dans la Francophonie, de se gargariser de chiffres en disant que la Francophonie va bien puisque la démographie africaine explose, comme l’expliquent tous les rapports de l’OIF. Simple fiction mathématique qui cache le fait que le français en Afrique sera de plus en plus pris en étau entre la progression inévitable des langues nationales et de l’anglais.

C’est ce qui se passe en Tunisie, où le français régresse à la fois en qualité et en nombre depuis de nombreuses années sous les pressions conjuguées de deux mondialisations : celle de l’islam alliée à celle de l’anglais. En Tunisie, cela fait des années que les islamistes, en particulier, font la promotion de l’anglais plutôt que du français. Si le français régresse aujourd’hui en Tunisie, il régressera demain en Côte d’Ivoire et au Sénégal. On se consolerait si cette régression ne frappait pas aussi la France où tout souci de notre langue semble aujourd’hui disparu dans les plus hautes sphères de l’État.

Emmanuel Macron avait annoncé la couleur dès 2017 en affirmant : « Il n’y a pas une culture française, il y a une culture en France, et elle est diverse. » Étrange, tout de même, que LA culture française soit une évidence dans le monde entier… sauf en France ! On ne s’étonnera pas que, malgré le Brexit, le président ait été plus que discret face à la progression de l’anglais comme langue commune de l’Union européenne.

Dans la même logique, le choix, en 2018, de l’actuelle secrétaire générale de l’OIF, Louise Mushikiwabo, fut le fruit d’un marchandage, comme nous l’avons déjà rappelé. Un troc entre un président rwandais, Paul Kagame, soucieux de consolider son influence en Afrique, et un président français en mal de réconciliation avec le Rwanda.

En face, il y a ceux qui s’intéressent à la Francophonie pour toutes les raisons imaginables à l’exception du français. Parmi eux, le premier ministre canadien. À Madagascar, en 2016, Justin Trudeau n’en avait que pour les droits des homosexuels. À Djerba, il estimait que la Tunisie n’était pas digne de recevoir ce sommet puisque Kaïs Saïed, pourtant élu par 72 % des Tunisiens en 2019, a dissous le parlement et fait adopter, par référendum, une nouvelle constitution qui lui donne tous les pouvoirs.

Fallait-il pour autant l’humilier en refusant de le rencontrer ? Comme la France, François Legault aura fait preuve d’une prudence salutaire. La situation politique de la Tunisie est, en effet, plus complexe que ne le laissent penser ces raisonnements qui font abstraction du fait que les multiples coalitions qui ont dirigé le pays depuis 2011 ont été incapables de créer la moindre prospérité. Mais, Justin Trudeau ne peut s’empêcher de faire la leçon partout où il passe. Dimanche dernier, il a reproché aux Tunisiens de n’avoir élu que 23 % de femmes dans leur dernier parlement. Se souvenait-il que celui du Canada n’en comptait que 30 % ?

Ces remontrances, les Africains n’en ont cure. Nos démocraties ne les font plus rêver. Ce n’est pas de sermons dont la Francophonie a besoin. C’est d’abord d’un réveil de la France aux enjeux de sa langue et, plus généralement, de sa civilisation. C’est d’un effort redoublé en matière d’enseignement du français partout en Afrique où les professeurs manquent cruellement, de même qu’une formation des maîtres de qualité. Pour cela, peut-être faudrait-il arrêter de piller les meilleurs éléments de ces pays à la manière dont les impérialistes d’hier pillaient les ressources naturelles.

S’il fallait qualifier le sommet de Djerba, on pourrait dire que, malgré tout, ce fut celui de la fin des illusions. Illusions que symbolisait mieux que quiconque l’ancienne secrétaire générale, Michaëlle Jean, qui, non contente de mal connaître l’Afrique, se rêvait en secrétaire générale de l’ONU. Ce sommet ne marquera pas l’histoire mais, au moins, y a-t-on parlé du français sur Internet, ce qui n’est pas courant. Malgré une fixation exagérée sur l’économie, François Legault a eu raison d’y exposer la situation dramatique du français au Québec, et plus particulièrement à Montréal.

Si le français va mal en France et au Québec, comment pourrait-il se maintenir en Afrique ?

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