Chanter la beauté du monde

Bien sûr qu’il faut protéger les joyaux de l’art. C’est tout ce qui reste quand les crises en série et la médiocrité prennent pied partout. Fragiles et précieux sont les chefs-d’oeuvre, lourds de sens et de mémoire plantée sur l’aventure du passé. Plutôt que d’asperger les vitres des tableaux iconiques de soupe, de purée de pommes de terre ou d’autres substances indéterminées, même au nom d’une bonne cause, sauvegardons leurs mystères. Quant à l’élan de proscrire aujourd’hui livres et oeuvres pour dénoncer les mauvaises moeurs de leurs auteurs, il s’offre des airs d’autodafés médiévaux, de sinistre mémoire historique. Verlaine et Rimbaud n’étaient pas des enfants de choeur. Picasso non plus. Mais ce legs incandescent qu’ils nous laissent…

Certains braves ont risqué leur vie autrefois pour sauver l’héritage culturel. Des conservateurs de musée le font encore, en Ukraine ou ailleurs. Sous nos propres latitudes, comme le monde a besoin de retrouver le chemin des étoiles. Le militantisme se redéfinit en des zones périlleuses, flirtant parfois avec l’obscurantisme. Mieux vaut sauver que flétrir les splendeurs de l’art, quand rien ne va plus. On ne le redira jamais assez. Autant le chanter maintenant…

J’avais vu des films et des documentaires sur le sujet, lu aussi des ouvrages abordant le transfert en catastrophe par le directeur Jacques Jaujard et ses adjoints des oeuvres du Louvre juste avant l’Occupation nazie en France. Plusieurs oeuvres, dont La Joconde et La victoire de Samothrace, auront atterri dans les cryptes du château de Chambord entre 1939 et 1945, après une opération de résistancecollective d’une folle complexité. Mais un opéra sur le sujet — sans le château de Chambord, car tout se déroule à Paris —, c’est une première. De quoi courir voir La beauté du monde, sur un livret de Michel Marc Bouchard, une mise en scène de Florent Siaud et une musique de Julien Bilodeau, sous la baguette du chef Jean-Marie Zeitouni, à la Place des Arts. Il est présenté encore dimanche.

On l’avait si longtemps attendu, ce spectacle-là, sous les reports pandémiques. Entre-temps, la planète a fait trois tours sur son orbite. L’opéra y gagne en résonance. Abordant le vol par les troupes d’Hitler des trésors artistiques comme la destruction des oeuvres modernes, dites dégénérées, l’opéra traite de nos temps présents en filigrane. S’y mêlent des éléments de fiction et la réalité historique. Le sort des collectionneurs juifs spoliés par les Allemands est au coeur du livret. Le parcours de Femme assise d’Henri Matisse, tableau volé par les nazis, longtemps porté disparu, retrouvé en Allemagne en 2013 puis restitué à la succession Paul Rosenberg deux ans plus tard, traverse l’action sur sa trame brûlante.

Plus classique que l’opéra précédent de Bouchard, Les Feluettes (tiré de sa pièce), cette création originale, destinée manifestement aussi à l’exportation — on le lui souhaite —, se voit magnifiée par la musique de Julien Bilodeau, aux violons et aux choeurs exceptionnels, et par une mise en scène inventive.

Elle tombe aussi à pic. Son message, quand même appuyé, mérite de retentir sous de nombreuses latitudes. Et les voix du baryton-basse Damien Pass, en Jacques Jaujard, et de la mezzo-soprano Allyson McHardy, en Rose Valland, la conservatrice du musée du Jeu de Paume qui aida tant de Juifs à retrouver leurs collections, nous enchantent.

Cette belle oeuvre, marquée au sceau de la qualité, par-delà un élégant prologue, trouve vraiment son rythme à partir du second acte. Entre alors en scène l’ogre du régime hitlérien Hermann Göring (Matthew Dalen, pervers à souhait), qui fait main basse sur des trésors du musée du Jeu de Paume. Il veut nourrir son butin de guerre avec les oeuvres classiques. Également détruire les plus novatrices, trop subtiles pour l’occupant. Cette scène saisissante sait montrer l’aplatissement des uns face au tyran et la révolte de ceux qui cherchent à interrompre le massacre artistique. Sans le personnage du comte Franz von Wolff-Metternich, directeur allemand de l’Office de préservation du patrimoine artistique des pays occupés, qui appuie Jacques Jaujard dans sa mission salvatrice, l’opéra aurait semblé trop manichéen. Sa présence assure que tout n’est pas noir, même dans le camp du pire.

Avec sa distribution multiple, La beauté du monde ne prétend pas jouer sur le violon des émotions soutenues. Celles-ci nous étreignent pourtant lors de l’humiliation et du meurtre de victimes expiatoires, l’assistante juive de Jaujard, Esther (merveilleuse France Bellemare), et Jacob, son fils handicapé.

Cet opéra de résistance dénonce les horreurs de la guerre et l’aveuglement barbare, en martelant en substance ceci aux spectateurs : sans l’art, à quoi bon vivre ? On en fredonne le chant d’épilogue bien après ses dernières notes.

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