Le prix à payer

J’adore le sport depuis ma tendre enfance. Dans les 45 dernières années, pas une journée ne s’est passée sans que je fasse du sport, que j’en parle, que j’en regarde ou que j’y pense.

À 10 ans, je rêvais de jouer pour les Nordiques. À 14 ans, je visais le marathon olympique. À 16 ans, je croyais encore en mes chances de devenir joueur de tennis professionnel. Deux cinglantes défaites lors des qualifications du championnat junior québécois, au Centre Claude-Robillard, m’ont fait comprendre que je devrais gagner ma vie autrement.

La désillusion, pour moi, fut sans douleur. Je pratiquais tous ces sports dans le plaisir, sans aucune pression de mon entourage, qui n’y voyait que loisir, et en indépendant, c’est-à-dire sans entraîneur officiel. En gros, je m’amusais, en rêvant. Déjà, à l’adolescence, je découvrais que j’avais autant de plaisir à lire sur le sport qu’à en faire. J’avais un plan B.

J’ai d’ailleurs rapidement compris, grâce à ces lectures, qu’en ratant mon rêve olympique, j’avais peut-être échappé au pire. Dans Le cauchemar olympique (Éditions de l’Homme, 1989), probablement le plus beau livre québécois traitant de la désillusion quant au sport d’élite, le coureur de 400 m Sylvain Lake, qui s’enlèvera la vie en 1992, à l’âge de 26 ans, n’y allait pas de main morte. « Le sport, écrivait-il, m’a volé les plus belles années de ma vie. »

Réquisitoire contre le dopage sportif, auquel Lake a refusé de succomber, contre la discrimination des francophones dans le sport canadien et, surtout, contre l’obsession de la performance à tout prix, ce témoignage informé et vibrant, rédigé par un athlète déçu de 23 ans, émeut profondément.

« Courir le 100 m en 9,79 secondes, c’est bien beau, écrivait Lake, mais quand le gars a de la difficulté à différencier une pomme d’une orange, il y a quelque chose de gênant à s’en faire une idole ! » Lake, lui, admirait plutôt sa soeur Josée, une exceptionnelle nageuse d’élite n’ayant jamais reçu la reconnaissance qu’elle méritait parce qu’elle brillait dans le handisport.

La patineuse artistique Julianne Séguin, née en 1996, aurait dû lire le livre de Lake. Avec son partenaire Charlie Bilodeau, elle a obtenu la 9e place en couple aux Jeux olympiques d’hiver de Pyeongchang en 2018. L’exploit est remarquable. Depuis, toutefois, la jeune femme, aujourd’hui âgée de 26 ans, souffre de nausées, de migraines et d’anxiété. Le jour même de sa performance, épuisée mentalement et physiquement par des années de galère, elle n’arrive même pas à savourer le moment.

Journaliste au bureau d’enquête de Québecor, Marie-Christine Noël a convaincu Julianne Séguin de raconter son histoire afin d’illustrer ce qui se cache derrière les exploits sportifs et les médailles, de montrer le prix que les athlètes doivent payer pour monter sur le podium.

Une médaille à tout prix (Les Éditions du Journal, 2022, 200 pages), le fruit de cette collaboration, relate une histoire triste, représentative de la situation dans bien d’autres sports. Les athlètes en herbe devraient prendre une pause d’entraînement pour le lire, en guise de prévention.

La jeune femme a commencé à patiner à l’âge de six ans. Deux ans plus tard, elle s’entraîne quatre fois par semaine, à l’aréna, de 6 h 30 à 8 h le matin. Pour éviter les blessures, lui recommandent ses entraîneurs, elle doit faire une croix sur la pratique des autres sports. On comprend qu’elle dise, aujourd’hui, n’avoir pas eu d’adolescence.

Pour poursuivre son ascension vers les podiums, Séguin choisira de travailler à Chambly avec Josée Picard, une entraîneuse réputée qui a formé plusieurs champions. Comme bien des entraîneurs d’élite, Josée Picard croit à la méthode dure : entraînement intensif, repos minimal, gestion obsessive du poids et motivation de type militaire, voire agressif.

Les résultats sont souvent au rendez-vous, mais l’athlète n’en sort pas indemne sur les plans physique et psychologique. Quand la patineuse évoque les mois précédant les Jeux olympiques de 2018, note Marie-Christine Noël, elle en parle « comme si elle avait vécu un cauchemar ».

Séguin, qui a passionnément admiré son entraîneuse et qui lui reconnaît une foule de qualités, doit néanmoins constater, aujourd’hui, la malsaine relation de dépendance qu’elle entretenait avec Picard. La jeune femme paie aujourd’hui le prix de ses retours hâtifs sur la glace après des commotions cérébrales et celui d’années d’obsessions corporelles imposées — elle n’était jamais assez mince, selon son entraîneuse — et de pression à la performance.

Faut-il vraiment passer par tout ça, par un tel calvaire, pour devenir un champion ? J’espère que non, mais je ne saurais répondre. Je sais, toutefois, que si c’est là le prix à payer pour un podium, le sport d’élite n’est pas un humanisme et n’en vaut pas la peine. L’important, au fond, n’est ni de gagner ni de participer, mais de s’amuser.

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