Quand l’Iran s’invite au Maghreb

J’arrive du Festival international du film de Marrakech. Et lorsque l’Étoile d’or fut décernée samedi dernier au sombre et bouleversant Chevalier noir, du jeune Iranien Emad Aleebrahim Dehkordi, on assistait, comme au moment de la présentation de son film, à une infiltration de tragédie dans la bulle dorée du palais des congrès. Car le cinéaste tremblant et bouleversé ne parvenait pas à se réjouir vraiment à l’annonce de son prix. Il se sentait encore avec les siens à Téhéran, en train de combattre le régime des mollahs dans les rues. Et de dédier son laurier à ses compagnes et compagnons de lutte, qui versent chez lui leur sang pour la liberté.

Les longs métrages iraniens ont été particulièrement courus par les cinéphiles marocains. Ce Chevalier noir, qui traite d’une famille endeuillée et appauvrie, dont un des fils se tourne vers le trafic de drogue pour s’en sortir, a trouvé un écho dans l’esprit du public local, également musulman et souvent occupé à simplement survivre.

Bien sûr, ce film n’aborde pas les récentes manifestations enflammant l’Iran. L’heure n’est pas à faire du cinéma. Tout est bloqué là-bas. Au fait, qui voudra demain financer dans ce pays les oeuvres couvrant la levée des jeunes en révolte contre le port du voile obligatoire et le mépris des droits de la personne ? La répression culturelle sera aussi vive que celle des moeurs. À moins que les insurgés ne remportent leur combat, en faisant tomber le gouvernement, qui, pour l’heure, joue de brutalité. Jets de pierres contre mitraillettes. Plus de 70 morts en une semaine.

On n’imagine pas le courage de ces gens-là. Partager un moment l’émotion de ceux qui ignorent s’ils seront encore vivants demain est un privilège inestimable. Puissent-ils vaincre les forces obscures dans leur vieille Perse, qui a vu neiger sur ses montagnes et connu bien des révolutions au fil de sa longue histoire.

Alors, on lève aussi notre chapeau à ces athlètes iraniens qui refusèrent d’entonner leur hymne national au Qatar à la Coupe du monde de soccer. Comment pensez-vous qu’ils seront accueillis au retour, après avoir fait perdre la face barbue aux mollahs sur les écrans de télé du monde ? À peu près comme Emad Aleebrahim Dehkordi, son Étoile d’or sous le bras, qui a multiplié au Maroc les déclarations incendiaires. C’est-à-dire fort mal. Les artistes et les sportifs devant les projeteurs planétaires peuvent se servir de leurs tribunes pour lancer un message politique, mais à quel prix ?

Les têtes d’affiche du pays ne peuvent plus se taire. Même le double oscarisé iranien Asghar Farhadi (Une séparation, Le client) s’est jeté à l’eau lors d’une classe de maître qui fit salle comble à Marrakech. Contesté par de nombreux compatriotes qui lui reprochaient d’être trop coulant avec le régime, il crut bon de réitérer son soutien aux manifestants des rues depuis la mort de Mahsa Amini, survenue en septembre dernier. Ce grand créateur s’est dit inquiet, mais plein d’espoir pour la suite des choses : « Car je sais que cette lutte aboutira. L’Iran ne sera plus le même pays. » À ces mots, les applaudissements du parterre résonnèrent comme le tonnerre sur une terre brûlée.

Souhaite-t-il partager pour autant le sort de son compatriote Jafar Panahi, cinéaste militant qui croupit dans la prison d’Evin pour « propagande contre le régime » ? Pas sûr ! Le temps des tièdes appuis est révolu, mais comment jeter la pierre à ceux qui tremblent pour leur vie et leur carrière ? On vit si douillettement ici. Et Farhadi se retrouve désormais dans de beaux draps à Téhéran, comme tant d’autres compatriotes, poings levés.

Les purs héros sont des créatures mystérieuses. Ainsi, ce Panahi, cinéaste du Ballon blanc et du Cercle, interdit de tournage et de voyage depuis 2010, réalise depuis lors ses films dans la clandestinité. Son docufiction No Bears, lancé en 2022 après sa récente incarcération, coiffé du prix spécial du jury à la Mostra de Venise, témoignait de son amertume et d’un épuisement inédit chez le bagarreur au long cours. En 2009, on voyait déjà à Montréal ce président du jury au Festival des films du monde arborer une écharpe verte en signe de protestation contre le meurtre d’une manifestante antirégime, Neda Agha-Soltan, 13 ans avant l’assassinat de Masha Amini. Reste qu’aujourd’hui la révolte iranienne pourrait porter des fruits.

Tout ce tumulte grondait à Marrakech, où j’admirais la solidarité du milieu culturel maghrébin et moyen-oriental, régions dont les dirigeants politiques se combattent pourtant : sunnites contre chiites et autres passes d’armes. L’art colmate les conflits le temps d’un festival. Mais en temps de crise, comment pourrait-il s’épanouir ? En Iran, les déboires éclairent la chute des derniers idéaux humanistes qui survivaient cahin-caha à la théocratie.

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