La politique de la confusion

Bien avant l’élection de Donald Trump et la consécration des « faits alternatifs » par la Maison-Blanche, les médias américains avaient constaté la création d’un nouvel « environnement politique postvérité », où l’on pouvait tenir une chose pour vraie même si elle était contredite par les faits.

En réalité, le discours politique a toujours suscité un certain doute, c’est le moins qu’on puisse dire.

Dans un de ces aphorismes qu’il soumettait régulièrement à la réflexion des lecteurs du Devoir dans Le mot du silencieux, le regretté Albert Brie avait exprimé ce scepticisme avec son humour habituel. « Il est bien admis que les politiciens pratiquent couramment le mensonge. Si l’un d’eux prend l’habitude de dire la vérité, le peuple peut aller jusqu’à se demander si cet original ne manque pas à son devoir professionnel », écrivait-il.

Ainsi, au cours de la dernière campagne électorale, on s’est presque extasié devant la franchise et la transparence avec lesquelles Paul St-Pierre Plamondon mettait de l’avant l’objectif de l’indépendance. C’est tout juste si on ne parlait pas d’une révolution dans la façon de faire de la politique.

S’il est vrai que les politiciens donnent souvent l’impression de tenir la vérité pour un concept d’une grande élasticité, le « syndrome de Pinocchio » ne se manifeste pas nécessairement par le mensonge pur et dur, qui demeure quand même l’exception.

Très souvent, c’est la confusion soigneusement entretenue des explications qui fait en sorte que la population n’arrive plus à distinguer le vrai du faux. George Orwell disait même que « le langage politique est conçu pour donner aux mensonges des airs de vérité ».

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La semaine dernière, bien des Canadiens habitués à considérer leur premier ministre comme une chiffe molle ont vu avec une agréable surprise les images de l’altercation entre Justin Trudeau et le président de la République populaire de Chine, Xi Jinping, auquel il disait avoir reproché l’ingérence chinoise dans le processus démocratique canadien.

Soit, M. Trudeau avait peut-être l’air d’un jeune blanc-bec qui avait reçu une leçon de bienséance de son aîné, mais on lui reconnaissait le cran d’avoir dit sa façon de penser au chef d’un État qui se croit autorisé à bousculer tout le monde parce qu’il est le plus gros.

Le premier ministre soutient maintenant ne pas avoir été informé que la Chine avait tenté d’influencer les résultats de l’élection fédérale de 2019, notamment en finançant la campagne d’au moins 11 candidats, comme l’avait révélé Global News. Il admet avoir pris connaissance de ce qu’ont rapporté les médias, mais les services de sécurité ne lui ont jamais confirmé une telle tentative, a-t-il assuré.

M. Trudeau reconnaît avoir discuté d’ingérence de façon générale avec le président Xi, mais pas spécifiquement dans le contexte d’une élection. Dans ce cas, pourquoi lui avoir adressé des reproches et pourquoi avoir attendu cinq jours avant d’apporter ces précisions, alors que l’incident faisait le tour de la planète ?

Le directeur général d’Élections Canada, Stéphane Perrault, a dit ne « pas être en position de se prononcer sur l’exactitude des contenus des récents reportages ». Faut-il comprendre qu’il ne détient pas les informations requises ou plutôt qu’il ne peut pas les divulguer ?

On ne s’étonnera pas que la comparution des hauts fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères qui devaient témoigner devant un comité parlementaire ait été annulée à la dernière minute. De son côté, la ministre Mélanie Joly a dit n’avoir rien à ajouter aux déclarations de M. Trudeau.

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Vendredi, le premier ministre se présentera devant la commission Rouleau, qui doit établir si son gouvernement était justifié d’invoquer la Loi sur les mesures d’urgence pour forcer l’évacuation du Convoi de la liberté, qui a occupé le centre d’Ottawa pendant trois semaines l’hiver dernier.

Cette fois, il pourra se réfugier derrière les déclarations du directeur du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), David Vigneault, qui dit avoir recommandé le recours à la loi. M. Vigneault reconnaît pourtant que l’organisme qu’il dirige n’a jamais cru que le convoi représentait « une menace à la sécurité du Canada » ni qu’il était porteur d’un « projet de violence ».

Comme l’a fait M. Trudeau dans le cas de l’ingérence chinoise, M. Vigneault a expliqué que la notion de menace à la sécurité nationale devait être comprise dans un sens « plus large ». Malheureusement, la confidentialité de l’avis juridique du ministère de la Justice appuyant cette interprétation serait protégée par le privilège avocat-client.

Comme disait encore Albert Brie : « En politique, s’expliquer, c’est mentir, mais en beaucoup plus de mots. »

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