La phase léthargique

J’ai le sentiment qu’à peu près personne ne veut en entendre parler. Ces dernières années de pandémie ont été tellement dures pour tous, qu’on est nombreux à préférer s’imaginer qu’elle est terminée. Voilà, comme ça, par l’opération magique de la pensée, on espère pouvoir tourner la page.

Sauf que les chiffres sont têtus. À peu près partout au Québec, les urgences débordent. Encore, me direz-vous. Certes. Mais la situation est particulièrement criante. La COVID-19 continue de circuler abondamment dans la population, la saison de la grippe est bien entamée et le virus respiratoire syncytial (VRS) affecte une quantité record de jeunes enfants. Devant cette tempête parfaite, le personnel hospitalier, épuisé et en manque de renfort, peine à tenir le coup.

Je sens déjà des lecteurs commencer à détourner le regard. On le sait déjà qu’il y a une crise dans le système de santé. On le sait tellement qu’on ne veut plus le savoir. Un peu comme si, du « ça va bien aller » du printemps 2020, on était passés à un « ça va bien », tout court. Parce que ça va tellement mal, en fait — pas seulement en santé, mais aussi en matière d’économie, et d’environnement — que notre capacité à se pencher sur les problèmes, à les regarder en face, s’est effritée.

Depuis la semaine dernière, la Santé publique québécoise a décidé de recommander à nouveau le port du masque dans les endroits publics. L’avis est venu tard : le fédéral et bien des provinces avaient déjà ajusté leurs consignes pour mieux faire face à la « triple menace » (COVID-19, grippe, VRS) avant nous.

Nos élus n’ont pas envie de nous parler, encore, de masques, d’épidémies et de santé publique. Et la population le sent. Dans le transport en commun et les lieux publics, je ne vois que très peu de personnes qui ont décidé de modifier leurs comportements à la suite de ces recommandations. Il n’y a aucune obligation à porter le masque en public. Et il semble que pour l’immense majorité, cela agit comme une autorisation à continuer d’agir comme si tout allait bien.

Le but, ici, n’est pas de pointer du doigt quelque individu que ce soit, mais plutôt de réfléchir à ce qui peut bien expliquer ces comportements. Parce que la santé publique, depuis le début de la pandémie tout comme aujourd’hui, demeure une responsabilité partagée entre les individus et les institutions. Dans le contexte, je m’interroge sincèrement sur la dynamique entre les autorités et nous.

Comment les élus et les directions de santé publique peuvent-ils espérer être entendus de la population, alors que l’exode du personnel et les difficultés de recrutement dans les hôpitaux perdurent, que la question des mauvaises conditions de travail dans le réseau public n’est toujours pas réglée ? Comment parler de distanciation physique aux parents dont les enfants tombent malades, alors que les problèmes de ventilation et de qualité de l’air dans les écoles restent entiers ?

Il faut prendre acte d’une chose : à ce stade-ci, une grande partie de la population n’a pas la conviction que le gouvernement fait tout ce qui lui est possible de faire, de son côté. Certes, chacun peut « faire sa part ». Mais les comportements individuels seraient probablement autres si on avait en face de nous des leaders qui ne rechignent devant rien pour entreprendre les réformes structurelles nécessaires à la prévention de la propagation trop rapide des infections et au renforcement de la capacité du système de santé à prendre soin de nous tous.

Il est en effet difficile de croire que le gouvernement fait tout ce qu’il peut pour promouvoir les barrières à la propagation du virus — outre encourager le port du masque du bout des lèvres. On s’explique mal, par exemple, que le Québec soit la seule province canadienne à ne pas avoir de programme de vaccination universelle contre la grippe. Certes, le vaccin est accessible gratuitement aux groupes les plus vulnérables, et le reste de la population peut aussi se le procurer moyennant quelques dizaines de dollars.

Mais il est beaucoup plus difficile d’encourager la population à se montrer solidaire des plus vulnérables et des travailleurs du système de santé en se vaccinant contre la grippe alors que le gouvernement lui-même tarde à rendre la mesure gratuite pour tous. Le coût, dans le contexte, devient aussi le signal d’une dépriorisation politique.

Depuis quelque temps, le gouvernement fait face à de plus en plus de questions à cet égard, et le ministre de la Santé Christian Dubé promet d’agir rapidement « s’il faut s’ajuster ». Mais nous sommes déjà à la fin novembre : on se demande sincèrement pourquoi la décision est aussi longue à prendre, alors qu’on a vu comment le gouvernement pouvait se montrer agile durant le pire de la pandémie — lorsqu’il en avait la motivation.

De la même manière, la proportion de Québécois qui n’ont pas reçu de dose de rappel contre la COVID-19 depuis six mois est particulièrement élevée chez les plus jeunes. Plutôt que d’y voir là une raison de blâmer, encore une fois, les individus, peut-on se demander quels efforts sont encore mis pour rappeler à la population l’importance de la vaccination contre la COVID-19 dans le contexte du débordement des hôpitaux ? Si le gouvernement semble lui-même fatigué de parler de vaccin — pour l’encourager, précisons, et non pour l’obliger —, peut-on s’étonner que les comportements individuels reflètent cette lassitude ?

Pour le moment, les gens qui paient directement le prix de cet épuisement sont bien sûr les travailleurs de la santé, les enfants, leurs parents — et aussi toutes les personnes malades pour toute autre raison que la « triple menace », et qui ont plus de difficultés à voir un médecin dans des délais raisonnables.

Mais un mouvement d’efforts solidaires aurait bien plus de chance de reprendre s’il y avait tout en haut, parmi nos décideurs, un certain regain d’énergie. Sinon, la fatigue pandémique risque certainement de se métamorphoser en léthargie complète.

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