S’ennuyer de Michaëlle Jean

Voilà, c’est fait, j’avoue. C’était mieux avant. Mieux avec elle. On pouvait lui reprocher d’avoir trop dépensé pour son eau chaude ou son piano à queue et de n’avoir qu’un rapport ténu avec la gestion d’une organisation internationale, il reste que l’alors secrétaire générale de la Francophonie savait faire entendre le fait français. Elle incarnait à la fois Haïti, le Québec et le Canada, la jeunesse et l’énergie, sans oublier l’ambition.

Nous qui l’avions observée comme journaliste pouvions être agacés par les airs de reine qu’elle se donnait (mais Ottawa ne l’avait-elle pas nommée représentante royale ? Cela laisse des traces). Or elle l’était, reine du français, dans tous les pays du Sud qu’elle visitait et où les jeunes l’accueillaient comme une rock star. Avec elle, la francophonie était cool. Femme, immigrante, éloquente, rayonnante, elle incarnait en Afrique et ailleurs le succès en français.

Je m’ennuie aussi d’Abdou Diouf, son grand prédécesseur. Lui, qui avait fait prendre racine à la démocratie au Sénégal et qui traitait tous les chefs d’État d’égal à égal, apportait à sa fonction un gravitas sans pareil. Il a participé à rendre son organisation plus exigeante sur le respect des droits de la personne et des électeurs. C’est sous sa gouverne que l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) a marqué le seul but diplomatique important de son histoire. Sous l’impulsion de l’improbable trio Louise Beaudoin-Sheila Copps-Jacques Chirac, l’OIF a mobilisé ses membres pour faire adopter en 2005 par l’UNESCO la Convention sur la diversité culturelle, qui permet aux nations de ne pas assimiler la culture à de la marchandise. Son plus grand exploit.

Qu’incarne, exactement, la Rwandaise Louise Mushikiwabo, celle qui porte aujourd’hui l’étendard de l’OIF et qui vient d’être reconduite à l’unanimité pour un second mandat ? Elle est d’abord le pur produit de l’instrumentalisation de l’OIF par l’Élysée. L’organisation est née de la volonté d’Africains francophones, dont Léopold Senghor, de faire contrepoids à la France dans son ancien empire colonial. La présence du Québec, du Canada, de la Wallonie et de la Suisse à ce banquet franco-africain devait accroître le mouvement.

Mais l’imposition par la France en 2018 de Mushikiwabo, rétablissant son ascendant sur le groupe, ne répondait qu’à un impératif : la volonté d’Emmanuel Macron d’établir de bonnes relations avec le président Paul Kagamé, un des actuels hommes forts du continent. Qu’importe que Kagamé ait éloigné le Rwanda de la langue de Voltaire en remplaçant le français par l’anglais dans son système scolaire, en adoptant l’anglais comme langue nationale et en se joignant au club linguistique qui compte, le Commonwealth. Qu’importe que la France offre le fromage que constitue la direction de l’OIF à l’ancienne ministre d’un pays tournant le dos à la démocratie et à la défense des droits. Le Rwanda est en effet si peu démocratique qu’il n’obtient qu’une note de 22 sur 100 au palmarès de Freedom House. (Pour comparer, la Tunisie est à 64, le Sénégal à 68, le Canada à 98).

Ne vous demandez pas non plus pourquoi le nom du
Qatar apparaît depuis 2012 sur la liste des membres associés de l’OIF, un pays où on ne trouve que 4 % de locuteurs francophones. C’est parce que la France le désirait et que le Qatar avait assez de fric pour acheter des votes. Point.

Le sans-gêne avec lequel la France a ainsi dévoyé l’OIF et chassé notre Michaëlle trinationale est narré avec brio par l’ex-journaliste et adjoint de Mme Jean, Bertin Leblanc, dans la bédé Éléments de langage. On y apprend que notre ex-gouverneure générale n’a peut-être pas bien joué ses cartes, mais on y constate surtout combien Justin Trudeau et François Legault ont rivalisé d’aplaventrisme devant le jeu de Macron. À sa décharge, Legault venait d’être élu et n’y entendait rien. Trudeau, lui, était prêt à sacrifier sa candidate (son amie, prétendait-il), car il était à la pêche de votes africains pour obtenir un siège canadien au Conseil de sécurité de l’ONU. Il aura ainsi perdu la proie (une Canadienne à la tête de l’OIF) et l’ombre (il n’a pas eu le siège).

Michaëlle Jean est sortie de scène en prononçant un discours courageux, demandant aux chefs d’État et de gouvernement francophones réunis s’ils étaient « prêts à accepter que la démocratie, les droits et les libertés soient réduits à de simples mots, que l’on vide de leur sens au nom de la realpolitik, de petits arrangements entre États ou d’intérêts particuliers ». La réponse, malheureusement, était oui. Et le reste.

Faut-il désormais jeter le bébé et ne conserver que l’eau du bain ? Par eau, je désigne les programmes d’enseignement du français et de formation des maîtres, de renforcement des universités francophones, d’accompagnement de la démocratie, l’Observatoire de la langue française, quelques autres programmes utiles. Mais on ne voit vraiment pas très bien à quoi sert politiquement l’OIF (le bébé), si on en extrait les impératifs de politique étrangère de la France et les fluctuations des rapports des États africains entre eux. Les discours creux sur une francophonie économique ne sont que cela (j’en écrivais déjà il y a un quart de siècle pour mes premiers ministres de l’époque, c’est dire).

Le récent sommet s’est beaucoup gargarisé de francophonie numérique. Un plan d’action pétri de bonnes intentions a été adopté. Or, on connaît le problème : la présence infinitésimale de productions francophones chez les géants Netflix, Prime et cie. On connaît l’enjeu : plus les consommateurs, y compris jeunes, se font offrir des produits francos, plus ils en consomment. On connaît le remède : ajouter à la Convention de l’UNESCO sur la diversité culturelle le droit des États à réguler les plateformes numériques, les obliger à offrir du contenu local et à investir dans sa production. Voilà un combat politique qui justifierait, à nouveau, l’existence du bébé.

Certes, Jacques Chirac n’est plus de ce monde pour mener ce combat, mais Louise Beaudoin et Sheila Copps sont toujours fringantes. Sans parler de Michaëlle Jean, qui, elle ne s’en cache pas, brûle de se rejeter dans la mêlée francophone.

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