Le droit d’exister

Jacques Parizeau avait poussé un véritable cri du coeur en 1989 quand aucun journaliste n’avait jugé utile de se présenter à la conférence de presse qu’il avait convoquée un beau vendredi après-midi. « J’existe, moi aussi », avait-il lancé, furieux et humilié.

L’épisode avait sans doute été mortifiant pour M. Parizeau, mais le Parti québécois (PQ) de l’époque comptait quand même une trentaine de députés et formait l’opposition officielle. Son chef avait tous les jours le loisir d’adresser ses questions au premier ministre Bourassa et de dire tout le mal qu’il pensait de ses politiques.

Maintenant que le PQ a été relégué au rang de troisième groupe d’opposition, avec seulement trois députés, le « droit d’exister » que réclame Paul St-Pierre Plamondon revêt une tout autre signification.

Tout le monde reconnaît que la répartition des sièges à l’Assemblée nationale ne reflète pas la volonté que les Québécois ont exprimée aux élections du 3 octobre dernier. À défaut d’une réforme du mode de scrutin, comme promis par la Coalition avenir Québec (CAQ), le partage des ressources et du temps de parole entre les partis d’opposition ne devrait pas faire en sorte d’aggraver encore les distorsions, mais plutôt d’en atténuer les effets.

Les négociations entre les partis constituent une sorte de rituel qui revient avec plus ou moins de tension à chaque nouvelle législature, mais il a pris une allure de foire d’empoigne cette fois-ci.

Puisque le Parti libéral (PLQ) forme l’opposition officielle, personne ne conteste que chacun de ses 19 députés reçoive une part proportionnellement plus importante que ceux des autres partis, mais octroyer 9 fois plus d’argent et 14 fois plus de questions au PLQ qu’au PQ, alors que les libéraux ont recueilli moins de voix, constitue manifestement une iniquité.

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La règle qui exige qu’un parti ait remporté 12 sièges ou obtenu 20 % du vote pour être officiellement reconnu a été conçue à une époque où le bipartisme était pratiquement la norme, et le parlementarisme est un domaine où le poids de la tradition est particulièrement lourd.

La jurisprudence n’est pas d’un grand secours quand les conditions ont changé. Jamais trois partis d’opposition n’avaient obtenu sensiblement le même pourcentage des voix. Le multipartisme s’est manifestement installé à demeure, et l’éclosion du Parti conservateur du Québec risque de compliquer encore les choses dans quatre ans. Il faut prendre acte de cette nouvelle réalité.

Bien entendu, se présenter comme une victime à laquelle on n’offre que des « grenailles » fait partie de la stratégie de négociation du PQ. Il estime à 800 000 $ le « strict minimum vital » sans lequel il ne serait pas à même de remplir ses obligations de façon adéquate, alors qu’on lui proposerait 495 000 $. Cela semble bien peu puisque chacun de ses trois députés devra prendre en charge plus de dossiers que leurs collègues libéraux et solidaires.

En politique, le « droit d’exister » exige aussi un minimum de visibilité, et la période de questions orales à l’Assemblée nationale constitue de loin la principale vitrine dont dispose un parti d’opposition. On offre au PQ que 5 questions par cycle de 100, ce qui ne lui assurerait pas d’en poser au moins une par semaine, alors qu’il en réclame plutôt une par jour.

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Paul St-Pierre Plamondon a attribué le blocage dans les négociations à l’intransigeance du leader parlementaire du gouvernement, Simon Jolin-Barrette, tandis que le chef intérimaire du PLQ, Marc Tanguay, reproche à son homologue péquiste de négocier sur la place publique.

En réalité, c’est comme si les autres partis considéraient le PQ comme une anomalie que les dernières élections auraient dû régler. Avant le début de la campagne, les sondages et les observateurs prédisaient que Pascal Bérubé serait le dernier des Mohicans, en attendant l’extinction complète du parti, mais les choses ont tourné autrement. À défaut d’une disparition, on pourrait au moins passer la muselière au PQ.

Cela faisait déjà des mois que le premier ministre François Legault présentait Gabriel Nadeau-Dubois comme son principal adversaire, sachant très bien que le programme de Québec solidaire (QS) semblait trop radical aux yeux de la majorité des électeurs pour représenter un véritable danger. Un partage des dépouilles du PQ entre QS et la CAQ ne pourrait qu’avantager cette dernière.

Dans un ménage à trois, M. Legault peut se présenter comme un rempart contre le wokisme de QS et le fédéralisme à-plat-ventriste du PLQ, mais il ne pourra jamais rivaliser avec le PQ dans la défense du français et de l’identité québécoise. Si jamais un vent de nationalisme devait se lever, il pourrait bien gonfler les voiles du PQ.

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