La Coupe la plus vilaine

Cette Coupe du monde résume et concentre en elle les crises de notre époque. Mercantilisme. Corruption et argent-roi. Inégalités et exploitation. Atteintes à l’environnement. Islam politique et choc des cultures.

Le président français a eu beau plaider, jeudi, qu’« il ne faut pas politiser le sport », le tournoi 2022 de la FIFA est champion toutes catégories de la politisation et du scandale.

L’argent achète tout. Certaines évaluations parlent de 200 milliards de dollars dépensés par le Qatar — toutes infrastructures confondues — pour préparer cette « fête » de quatre semaines.

En comparaison : la précédente Coupe, en Russie, a été évaluée à 10 milliards. Coût des Jeux olympiques de Sotchi de 2014 : entre 30 et 50 milliards. Quand on pense qu’en 1976, les Jeux de Montréal (environ 2 milliards) avaient été décrits comme un « gouffre financier sans précédent »…

Il est établi que le Qatar a « acheté » cette coupe en distribuant les pots-de-vin. Avec des personnages comme Mohammed ben Hamad Al Thani (au Qatar, les dirigeants sont toujours des Al Thani), l’ancien patron de la FIFA Sepp Blatter (chassé par les scandales en 2015), ou Michel Platini, grand joueur devenu ensuite entraîneur et administrateur des plus hautes instances (placé en garde à vue en 2019).

Pour Sepp Blatter, l’idée était qu’un sport-spectacle aussi populaire, aussi universel que celui-là est une occasion en or d’élargir sans cesse les marchés jusqu’au dernier recoin d’Asie, d’Afrique et du Moyen-Orient…

On est loin des coupes du monde « familiales » du siècle dernier : la première s’était déroulée en 1930 en Uruguay, pays hôte et pays vainqueur du tournoi. L’époque où quelques centaines de milliers de dollars suffisaient à tout organiser, essentiellement entre Europe et Amérique du Sud.

Le scandale d’attribution de la Coupe 2022 a remonté très haut. En 2010, le Qatar était un client potentiel de la France pour l’achat d’avions de chasse. Lors d’un repas célèbre en novembre de cette année-là, le président Nicolas Sarkozy aurait dit à Michel Platini quelque chose comme : « Arrange-toi pour que le Qatar obtienne cette Coupe, on aura ensuite de beaux contrats. » Quelques jours plus tard, c’était dans la poche.

La Coupe 2022, c’est aussi le terrible feuilleton de l’exploitation sur les chantiers de construction. Contrats défavorables, travail asservi sans droit de démissionner, salaires très faibles, employés enchaînés à leurs dortoirs, chantiers pharaoniques où il s’agissait de tout construire à partir de zéro (huit stades flambant neufs ou rénovés).

Des chantiers sur lesquels — selon plusieurs sources dont une enquête du quotidien The Guardian en janvier 2021 — pas moins de 6500 ouvriers étrangers auraient trouvé la mort. Par des accidents du travail, mais aussi par de nombreux cas d’insolation — les températures atteignant parfois les 50 degrés.

Selon Riccardo Noury, porte-parole italien d’Amnesty International, auteur d’un livre accablant sur le sujet (I Mondiali dello sfruttamento), la Coupe au Qatar est la quintessence du « blanchiment par le sport » : le nettoyage d’une mauvaise réputation par des gouvernements qui lissent ainsi leur image détestable (voir : Chine, Russie).

Sans oublier la dimension écologique, avec l’organisation du tournoi dans un pays aux températures extrêmes… On a pour la première fois déplacé la Coupe de l’été à l’automne, bouleversant les calendriers nationaux. Avec des stades entièrement climatisés, pour une dépense énergétique considérable, dans un pays déjà champion du monde des émissions de gaz à effet de serre par habitant.

Et puis encore : l’alcool interdit aux abords des stades, la sortie de l’ambassadeur qatari à la FIFA contre les homosexuels (« esprits dérangés » qui devront se retenir), les appels à une « tenue décente » des visiteuses, les derniers rapports d’ONG sur l’absolutisme politique et les droits des femmes au Qatar…

Choc de l’islam conservateur, autoritaire et misogyne avec l’orgie de la modernité décadente et mercantile : un cocktail détonant qui n’empêchera pas, une fois de plus, la moitié de l’humanité de s’abandonner à cette folie quadriennale.

François Brousseau est analyste d’affaires internationales
à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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