Talismans et autres «cailloux blancs»

La mesure de mon âge, de mon éloignement inéluctable avec toutes ces réalités qui, il me semble, étaient encore au creux de ma paume il y a si peu de temps, je la prends régulièrement. Je la redécouvre inlassablement avec, chaque fois, quelque chose de l’étonnement originel, comme si ce réel ne tolérant pas la lumière trop longtemps, s’empresserait de m’échapper à peine trouvé.

Comme un vent soudain qui passerait sur mes jours occupés, me déposant plus ou moins doucement là où je suis réellement dans la ligne du temps — quelque part « au milieu » dans sa version optimiste, « plus vers la fin » dans sa perspective sombre. Je redécouvre sans cesse cet état que le psychanalyste Robert Stolorow désigne comme « l’être-tendu-vers-la-mort » (being-toward-death).

En contresens au discours ambiant qui nous invite continuellement à filer sur l’autoroute du bonheur, des plaisirs et des exploits, je suis régulièrement assise en moi-même, immobile, à contempler tout ce qui m’échappe, tout ce que je m’apprête à perdre, tout ce qui, déjà, s’est enfui.

Pour ceux que ça inquiéterait, sachez que je ressens de la joie d’une manière aussi régulière, pleinement, branchée que je suis aussi sur mes dieux et déesses préférés de l’Olympe : Aphrodite et Dionysos. J’ai toujours aimé cette vision jungienne d’une « psyché polythéiste », dans laquelle on serait rappelés à l’ordre par des symptômes ou des hasards qui n’en sont peut-être pas, dès qu’on cesserait d’honorer des pans de nous qui réclament leur dû dans nos existences.

La maturité, dans cette vision des choses, ce serait d’accepter de vivre avec une complexité intérieure grandissante, avec une chose et son contraire en nous, dans une conscience de nos tensions, de nos ambivalences, bien plus qu’en surplomb, en domination ou en contrôle de nos enjeux. Nous sommes bien loin, ici, de la définition donnée par l’Organisation mondiale de la santé sur ce que serait la santé mentale en tant que cet « état de bien-être permettant de se réaliser, de surmonter les tensions normales de la vie et de contribuer à la vie de sa communauté ».

Je me demande vraiment à quel point cette définition n’est pas en elle-même complètement enchâssée dans les valeurs occidentales qui génèrent elles-mêmes tant de nos souffrances psychologiques, avec ces mots-clés que sont : permanence, normalité, réalisation de soi, surpassement et contribution.

On serait tenté de me parler bouddhisme, de l’impermanence et du
vivre-dans-l’instant-présent, et je serais tentée d’écouter, pour peu que les concepts originaux ne soient pas dévidés de leurs substances premières, plaqués à côté d’un ensemble de valeurs en tous points divergentes du cadre spirituel entier desquels on les extrait trop souvent en Occident.

La dernière fois que j’ai été saisie ainsi de mon état de « tendue-vers-la-mort », c’est lors du mini-colloque organisé par les étudiants du comité Une seule santé — autre concept de l’OMS, celui-là pas mal plus intéressant, à mon sens, que la définition de la santé mentale — de l’Université de Montréal. Le comité, composé principalement d’étudiants de la Faculté de médecine vétérinaire, avait convié des experts de différents domaines liés à la santé humaine, animale et environnementale à réfléchir à un avenir concerté qui « prendrait soin du vivant », comme le nommait si joliment Pascale Lehoux, professeure titulaire au Département de gestion, d’évaluation et de politique de l’École de santé publique de l’Université de Montréal lors du panel d’ouverture.

Dans une activité brise-glace, nous devions répondre à la fameuse question : « Qu’est-ce que vous amèneriez sur une île déserte ? » Ma différence est devenue pleine sous mes yeux, alors que rien ne m’importait d’apporter sur cette île, pas même mes plus grands classiques musicaux ou littéraires, ni même ce qui assurerait ma survie. Dans une banalité tout assumée, la seule image qui s’imposait était celle d’une photo des visages aimés ; amoureux, enfants, amis, famille. Une étudiante, habitée de sa jeunesse comme d’une deuxième peau, me demandait si ce n’était pas « tourner le fer dans la plaie », alors que, pour moi, il était évident que ma vie ne serait que plaie sans eux.

J’ai compris à nouveau que je me définissais de plus en plus par mes liens profonds ; de moins en moins par d’autres objets, aussi signifiants soient-ils. Les paroles de Christiane Singer : « Je vous le jure. Quand il n’y a plus rien, il n’y a que l’amour. » me semblaient si justes alors. 

N’empêche, depuis l’activité, je ne cesse de penser à ces talismans et « autres cailloux blancs » — nommés ainsi par Rafaële Germain et Dominique Fortier dans le très beau Pour mémoire — qu’il nous faudrait prendre lorsqu’il s’agit de retourner en ce lieu de l’île déserte. Cette image, celle de l’île, on peut le penser, n’est en fait qu’un rappel de cette solitude existentielle qui accompagne la conscience de notre finitude.

Il y a bien, oui, quelques objets emplis de signification que je prendrais pour me tenir le coeur au chaud, me ramener à la maison, me garder du côté des vivants ou accepter la mort selon ce qui est convié.

Mais, au lieu de vous étaler les miens, je m’arrête et vous écoute.

Comme l’hiver qui se prépare peut prendre, pour plusieurs, la forme de ce voyage souhaité ou non vers une intériorité plus consciente de l’île que nous habitons tous, il me semble avisé de réverbérer vers vous la question dans la suite de novembre.

Appel aux récits

Si vous n’aviez qu’une dizaine de talismans et autres « cailloux blancs » à emporter vers votre île, quels seraient-ils ? Écrivez-moi à nplaat@ledevoir.com.



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