Toucher le fond

Adélard, mon grand-père, connut trente-six métiers, trente-six misères. Parmi ses emplois avoués, il fut entre autres, aux États-Unis, opérateur d’équipements forestiers. De ce côté-ci de la frontière, il chauffait des autobus, des taxis. Puis, il finit sa vie comme répartiteur pour la police à Sherbrooke, occupé à longueur de journée à repêcher des appels d’urgence dans l’écume grésillante des ondes courtes.

À la fin de sa vie, il trônait dans son salon, enfoncé dans un fauteuil jaune moutarde bien élimé. Entre deux cigarettes, il fumait la pipe, tout en écoutant la télévision américaine. Il était un fidèle de l’émission The Price Is Right où l’animateur, Bob Barker, armé d’un long micro, invitait des inconnus à sortir du huis clos de leur existence pour se vautrer dans les désirs préfabriqués de la société consommation.

Comme tant d’autres, mon grand-père espérait, monté sur les ailes du hasard, gagner sa place dans un monde qui semblait voué à le clouer au sol. Il avait cru un temps changer sa vie en travaillant, jour et nuit, dans une mine de quartz. Il manqua bien près d’y laisser sa peau, après y avoir laissé sa chemise.

La pierre blanche de cette mine, mon grand-père la prenait pour du lait, pour du miel, pour de l’or. Il la préférait en tout cas aux quatre vaches, trois poules et deux cochons promis par le Ciel de l’éducation catholique offerte à la multitude de ses semblables, au nom d’une étable bethléemite au-dessus de laquelle une étoile était censée briller pour tous.

Il pensait atteindre la lumière en descendant toujours plus loin dans les ténèbres, vers le centre de la Terre, au fond de ce grand trou qui devint pour lui le fond des choses. Hors de ce trou où il laissa ses genoux, il creusait encore avec sa bouche, sa langue, ses dents. Il pelletait des nuages tant qu’il pouvait, avalait l’air par grandes lampées, comme pour mieux replonger dans ses songes inatteignables.

La pierre blanche était son maître. Elle lui ordonnait de se livrer pieds et poings liés à la gloire de richesses qu’il espérait remonter à la surface du grand trou boueux où de grosses pompes, alimentées par des moteurs diesel, tournaient jour et nuit. Cela suffisait à peine à expulser les milliers de litres d’eau qui s’engouffraient là pour noyer ses rêves. Cette mine noire de pierres blanches, il en parla jusqu’à la fin de sa vie, avec du soleil au fond des yeux.

Je suis allé voir, à l’été, ce qui reste d’années passées à creuser l’immense cratère de cette mine à ciel ouvert sur laquelle s’est refermée sa vie. La forêt a repris ses droits. L’eau dormante a fait son nid et a tout englouti. À l’entrée, près du chemin d’accès, se trouve une montagne de résidus sur laquelle rien n’arrivera sans doute jamais à repousser. Puis, çà et là, quelques vieux engins de mineurs abandonnés, tout rouillés, percés, crevés. Le site a été abandonné du jour au lendemain. Tout est resté là. Personne ne s’en est soucié.

Selon les repères offerts par l’État, il existe au Québec au moins 223 sites miniers d’exploration et 177 sites d’exploitation abandonnés. En plusieurs endroits, les procédés d’extraction et la concentration d’une activité mono-industrielle intensive ont entraîné des dommages importants à l’environnement. Des risques associés à la dispersion dans la nature de produits dangereux générés par ces mines sont avérés, documentés. Ce sont autant de petites bombes à retardement qui menacent d’éclater sur le monde des vivants.

L’an passé, 28,2 millions de dollars de fonds publics ont été dépensés pour réhabiliter seulement quelques sites miniers. Cependant, les dépenses totales se sont avérées partout bien supérieures aux estimations initiales, en raison de la présence de produits toxiques inattendus et de la complexité des travaux.

En 2019, l’État québécois estimait que les sites miniers abandonnés allaient coûter à la collectivité 1,2 milliard pour être réhabilités. À en juger par les dépassements de coût jusqu’ici, la facture finale risque d’être bien plus salée. Nous ne savons souvent pas grand-chose de ces sites. Les exploitants ont disparu.

Pourtant, le territoire québécois continue d’être quadrillé par des claims miniers de gens qui espèrent, avec des moyens plus conséquents que ceux de mon grand-père, arracher à l’écorce terrestre sa calotte pour voir si leurs idées de richesse grouillent dessous. Le même cirque se continue de plus belle, conduit par des psychopathes du profit qui pellettent leurs désastres écologiques dans la cour de la collectivité.

CBC rapportait que le Pentagone convoite les mines canadiennes, leur offrant du financement, maintenant qu’Ottawa a expulsé des sociétés d’État chinoises de l’industrie extractive des minerais dits « stratégiques », c’est-à-dire ceux qui maintiennent notre dépendance aux gadgets électroniques, aux voitures, aux armements.

Comme si cela ne suffisait déjà pas à nous inquiéter, le fond des océans n’échappe plus à cette volonté de rapiner la terre entière. Depuis quelques mois, l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM), une instance onusienne créée en 1994, multiplie les réunions. Elle souhaite en arriver, pour 2023, à un règlement international pour fixer les modalités de l’exploitation commerciale des ressources minérales par grande profondeur, à plusieurs milliers de mètres sous la surface. L’AIFM compte dans ses rangs 168 États. Dont le Canada. Prochaine réunion en début d’année prochaine. Tout progresse bien, paraît-il. Bien ?

L’AIFM ne cache pas que l’exploitation des fonds marins va entraîner la destruction d’organismes vivants, la disparition d’habitats et des formations de panaches sédimentaires, auxquelles s’ajoutent les conséquences de fuites hydrauliques, et les effets produits par le bruit et la lumière de ces activités. Nous ne savons pas ce que nous allons engendrer. Mais nous nous lançons dans cette direction, en vitesse.

L’avenir a-t-il à être miné de la sorte ?


Une version précédente de ce texte, qui parlait de l’exploitation commerciale des ressources minérales à plusieurs milliers de kilomètres sous la surface des océans, a été corrigée.

À voir en vidéo