Dans un consulat chinois près de chez vous

La scène se passe dans la ville de Manchester, au Royaume-Uni, le mois dernier. Une quarantaine de manifestants protestent devant le consulat chinois contre la brutale répression qui frappe les démocrates de Hong Kong.

La manif coïncide avec le congrès du Parti communiste chinois où Xi Jinping est en train de se faire reconduire comme dictateur en chef à vie. Devant le consulat, une grande caricature de Xi est exhibée, sur le thème de l’empereur nu. Il porte une couronne et un sous-vêtement, l’honneur est sauf.

Pas pour des sbires du consulat qui, certains coiffés de casques de motocyclistes, sortent du terrain consulaire, arrachent la pancarte, agrippent par les cheveux un manifestant qui tente de la retenir, le traînent à l’intérieur du périmètre consulaire et le rouent de coups. Des policiers réussissent à rescaper le pauvre homme et à le conduire à l’hôpital. On apprend peu après qu’une des personnes impliquées dans l’agression est le… consul général chinois lui-même.

La réaction officielle des responsables chinois est surréaliste. Dans leur version, le manifestant « est entré illégalement sur le territoire du consulat ». La protection policière, concluent-ils, était déficiente. D’ailleurs, ajoutent-ils, les manifestants avaient « accroché un portrait insultant du président chinois à l’entrée principale », ce qui « serait intolérable et inacceptable pour toute mission diplomatique dans n’importe quel pays ».

L’incident est symptomatique d’une pratique de plus en plus utilisée par le régime chinois : l’extraterritorialité. Certes, depuis toujours et comme les autres grandes puissances, c’est généralement depuis les missions diplomatiques ou commerciales que sont dirigés les réseaux d’espions qui oeuvrent dans le pays hôte. Le présumé espion chinois débusqué ces jours-ci à Hydro-Québec se rapportait ainsi certainement à un « agent traitant », soit du consulat de Montréal, soit de la délégation diplomatique à l’OACI, soit de l’ambassade à Ottawa. C’est de là aussi qu’a été coordonnée la mise sous influence d’une douzaine de candidats aux élections fédérales de 2019, selon un récent rapport des espions canadiens qui fait l’objet de travaux très attendus d’un comité parlementaire fédéral.

Mais l’activité tend à sortir des murs diplomatiques. L’Arabie saoudite est soupçonnée de venir enlever en sol nord-américain des dissidents pour les ramener dans ses geôles. L’autocrate turc Erdogan a fait kidnapper par ses services des opposants réfugiés au Soudan ou au Kosovo. Principalement, mais pas seulement sous George W. Bush, les Américains ne faisaient pas autrement avec au moins 150 suspects de terrorisme — ils avaient un mot pour ça : « rendition ».

Le régime chinois se distingue par le caractère plus systématique de son action, surtout envers sa propre diaspora, ses étudiants étrangers, les dissidents réfugiés à l’étranger. Un groupe de défense des droits de la personne, Safeguard Defenders, a récemment révélé l’existence de plus de 50 « postes de police » chinois à l’étranger, y compris trois dans la région de Toronto. Le régime admet l’existence de ces locaux non diplomatiques et assure qu’ils ne font qu’aider les membres de la diaspora à renouveler, par exemple, leurs permis de conduire. La GRC a ouvert une enquête. Une affirmation que conteste le groupe Safeguard Defenders, affirmant que ces stations servent à persuader des ressortissants chinois à rentrer au pays pour subir des procès.

D’autant que le président Xi a lancé en 2014 l’« opération Chasse aux renards », qui vise officiellement à traquer les Chinois corrompus s’étant exilés et à les ramener au pays. Mais elle couvre beaucoup plus large. Un quotidien chinois, le Global Times, s’est vanté cette année de ce que 230 000 Chinois de l’étranger avaient été « persuadés de retourner en Chine pour avouer leurs crimes entre avril 2021 et juillet 2022 ». Si c’était vrai, ce serait le plus grand mouvement de repentir volontaire de l’histoire de l’humanité !

Dans un discours assez terrifiant sur l’activité chinoise en terre américaine, le directeur du FBI, Christopher Wray, a plutôt estimé en janvier à 9000 le nombre de ressortissants chinois ainsi rapatriés au cours des huit dernières années. Il a résumé les techniques chinoises ainsi : « Nous voyons le gouvernement chinois recourir au chantage, aux menaces de violence, au harcèlement et aux enlèvements. Ils ont en fait engagé des organisations criminelles aux États-Unis, leur offrant des primes dans l’espoir de réussir à ramener des cibles en Chine. »

Wray affirme que plusieurs centaines de personnes, dont des Chinois détenant la citoyenneté américaine, figurent sur la liste de l’opération Chasse aux renards. Certaines, ignorant être ciblées, l’apprennent lors d’une visite dans leur pays d’origine. Elles sont arrêtées dès leur descente d’avion. Pour celles qui savent être ciblées, la méthode est pire, explique Wray : « Dans ces cas, le gouvernement chinois a arrêté les membres de leur famille et les a emprisonnés, retenant effectivement les proches en otage jusqu’à ce que la victime retourne en Chine. »

Créatifs, les services chinois embauchent même, parfois sous de fausses raisons, des détectives privés pour traquer leurs proies, comme cela s’est vu récemment aux États-Unis. Une pratique également utilisée par l’Iran.

Mais le régime ne souhaite pas toujours rapatrier les indisciplinés, simplement les dompter. Une bonne façon de les faire taire ou de les convaincre de participer à la collecte d’information est ce que les Chinois appellent l’invitation à « prendre le thé ». Un membre de la famille de la cible est convoqué dans les locaux des services de police sous prétexte de prendre des nouvelles de l’expatrié. Le message passe.

Le pouvoir chinois a donc réussi, mieux que quiconque, à projeter son autocratie hors de ses frontières et hors des murs de ses missions diplomatiques. Réussi à faire mentir aussi Mao, qui affirmait que « le pouvoir est au bout du fusil ». Ses successeurs démontrent plutôt que le pouvoir est au bout d’une utilisation révolutionnaire, et dévoyée, de la diplomatie.

jflisee@ledevoir.com / blogue : jflisee.org

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