Le dur apprentissage de Justin Trudeau

Le cheminement de Justin Trudeau en matière d’affaires étrangères est maintenant bien connu. De fervent « admirateur » de la Chine, qui, à son arrivée au pouvoir en 2015, voulait lancer une nouvelle ère de coopération entre Ottawa et Pékin après la grande noirceur des années Harper, voilà que le premier ministre libéral se voit contraint de changer de registre après un dur apprentissage et plusieurs événements qui ont depuis révélé la vraie nature du régime communiste.

Personne ne peut oublier la déclaration gênante du chef nouvellement élu du Parti libéral du Canada qui, en 2013, avait dit éprouver « un certain niveau d’admiration pour la Chine, parce que leur dictature leur permet de faire un virage économique soudain ». S’était ensuivie une série de déclarations et de gestes visant à marquer une rupture avec la politique étrangère adoptée par l’ancien gouvernement conservateur et à renouer avec le multilatéralisme dont son père avait été le plus grand champion. C’est d’ailleurs Pierre Trudeau qui avait rétabli les relations diplomatiques avec Pékin, en 1970, deux ans avant les États-Unis. Et Justin
Trudeau espérait surfer sur la gratitude des leaders chinois envers son père pour entrer dans les bonnes grâces du président Xi Jinping.

« Je suis bien conscient que nous avons l’occasion dès maintenant de donner un nouveau souffle à notre relation, avait déclaré M. Trudeau au sommet du G20 en Turquie, en novembre 2015, quelques semaines après son élection, alors qu’il s’apprêtait à rencontrer M. Xi pour la première fois. J’espère évidemment que ce sera une ère de plus grande coopération et de bénéfices mutuels pour le Canada et la Chine au cours des prochaines années. »

La suite ne s’est pas déroulée comme prévu. Certes, l’affaire Meng Wanzhou et la détention arbitraire des deux Michael ont irrémédiablement changé la donne. La diplomatie des otages de la Chine a mis en évidence l’approche brutale de Pékin et a mené à une certaine perte d’innocence à Ottawa. Mais même sans ce triste épisode, les relations entre le Canada et la Chine étaient destinées à se détériorer sous M. Trudeau.

Les conflits géopolitiques sans cesse grandissants entre les États-Unis et la Chine forcent le Canada à choisir son camp. Washington voit la « menace chinoise » comme le plus grand défi géopolitique du XXIe siècle. Selon les États-Unis, la Chine cherche à devenir la plus grande puissance mondiale sur les plans économique, technologique et possiblement militaire. Et elle est prête à voler les technologies américaines, à s’ingérer dans les élections des pays démocratiques et à étendre sa mainmise dans la région de l’indo-pacifique pour le faire. Pour M. Trudeau, c’est la fin de la récréation.

La vidéo captée en marge du sommet du G20 cette semaine, en Indonésie, montrant M. Trudeau en train d’être rabroué par M. Xi pour avoir supposément coulé aux médias canadiens les détails d’une brève conversation privée entre les deux hommes, la veille, a fait le tour du monde et a été analysée sous toutes ses coutures par les experts en relations internationales. Selon le résumé de l’entourage de M. Trudeau, le premier ministre aurait soulevé de « sérieuses préoccupations concernant des activités d’ingérence au Canada ». Or, M. Xi semble faire une autre interprétation de cet échange. « La conversation ne s’est pas passée comme ça », entend-on M. Xi Jinping dire d’un ton crispé à M. Trudeau. 

Certains voient dans cette vidéo un coup monté par M. Xi visant à mettre son homologue canadien dans l’embarras. « C’était conçu pour être une réprimande et pour être une réprimande publique, a expliqué au New York Times l’ancien ambassadeur canadien en Chine, David Mulroney. C’était beaucoup le sermon d’un oncle à un jeune garçon. » D’autres pensent que l’incident aura permis à M. Trudeau, qui s’est montré ferme devant son interlocuteur, de se présenter sous un nouvel angle.

Critiqué pendant l’affaire Meng Wanzhou et dans sa foulée pour avoir été trop mou, le voici maintenant en train de défendre les valeurs démocratiques devant le plus grand dictateur au monde. Alors que les Canadiens ont une opinion de plus en plus mauvaise de la Chine, voilà que leur premier ministre montre au monde entier que le Canada ne se fera plus intimider par Pékin ou ne passera pas sous silence ses abus répétés des règles internationales. Politiquement parlant, M. Trudeau en sort plutôt gagnant.

On assiste actuellement à ce qui ressemble à une lutte de pouvoir au sein du gouvernement Trudeau pour définir la politique canadienne avec la Chine. Alors que les ministres Chrystia Freeland et François-Philippe Champagne plaident pour une politique davantage alignée sur celle des États-Unis et basée sur l’endiguement (containment) de la Chine, la ministre des Affaires étrangères Mélanie Joly, préfère une approche plus nuancée qui permet au Canada de se distinguer de son voisin. « Nous défierons la Chine quand nous le devrons. Nous coopérons avec la Chine lorsque nous le devrons », avait insisté pour dire Mme Joly lors d’un discours la semaine dernière à Toronto dans lequel elle avait dévoilé les grandes lignes de la nouvelle stratégie indo-pacifique qu’elle s’apprête à déposer le mois prochain.

Or, la stratégie tant attendue de Mme Joly risque d’être vite dépassée par les événements. La vidéo qui a fait le tour du monde cette semaine en est la preuve.

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