Le siècle des humiliés

Une brève rencontre en marge du sommet du G20 à Bali entre le premier ministre canadien et le président chinois a donné lieu à une brève séance de remontrances. Un moment que plusieurs se sont empressés de qualifier d’humiliation du premier ministre par le président, du Canada par la Chine. Il reste toutefois beaucoup de questions en suspens, dont celles de comprendre comment quelqu’un d’aussi habile que le leader chinois a pu laisser une caméra « voler » un moment comme celui-là, ou si la mise en scène est habile — voire simplement opportune. Seule certitude : dans la diplomatie du bully et dans une relation asymétrique, l’humiliation a valeur d’exemple pour ceux qui se risqueraient à s’opposer à une puissance dominante.

Or, la notion d’humiliation n’est ni indolore ni anodine. Elle est parfois même le moteur d’une politique revancharde, le mythe fondateur d’un mouvement, la pierre angulaire d’un processus décisionnel. L’histoire est émaillée de ces moments dont le traité de Versailles est devenu l’archétype. Et elle définit encore certaines prises de position contemporaines. En Turquie, Erdogan invoque l’humiliant démantèlement du « vieil homme malade de l’Europe » après la Première Guerre mondiale pour justifier une politique étrangère en rupture avec l’Occident.

Poutine a fait de l’humiliation subie en 1990, lorsque l’OTAN est venue s’installer à ses portes, le coeur de sa politique d’invasion du territoire ukrainien. La République populaire de Chine elle-même a embrassé comme récit fondateur le « siècle d’humiliation » (1839-1949) aux mains de puissances étrangères — un récit corroboré par exemple par le bombardement par les États-Unis de l’ambassade de Chine à Belgrade pendant la guerre en Yougoslavie. L’humiliation a été aussi le moteur et l’instrument du groupe État islamique, qui a abondamment usé du mot-clic #SykesPicotOver.

La diplomatie du « bully »

Il ne faut pas, explique le politologue Robert E. Harkavy, sous-estimer le rôle de « l’humiliation nationale » dans la quête de vengeance en politique internationale. C’est aussi ce que le président français a avancé, au grand dam des Ukrainiens, lorsqu’il a expliqué aux alliés qu’il fallait laisser une porte de sortie à la Russie, qu’il fallait veiller à ne « pas humilier ». Il est évident, répondent ses détracteurs, qu’il y a toute une palette de couleurs entre la dégradation et la compromission.

Pour Bertrand Badie, qui a publié un ouvrage sur le sujet, l’humiliation est une pathologie qui gangrène les rapports au sein du système international, au point d’alimenter l’asymétrie des rapports entre les puissances et d’altérer la notion cardinale d’égalité entre les États. Le professeur Badie, comme la Dre Evelin Lindner, qui mène ses recherches sur la dignité et l’humiliation, considère que la solution repose sur une gouvernance multilatérale de la planète. À l’inverse, dans un système international qui s’effrite, le recours à l’humiliation devient plus usuel, parce que moins sanctionné par les normes, le droit, voire simplement l’opprobre de la communauté internationale.

Marie Durrieu, qui a publié un ouvrage sur le rôle de l’humiliation et du respect comme variable des négociations internationales dans des conflits majeurs au Moyen-Orient, analyse également le lourd legs de Trump à Biden dans ce domaine. Car par ses pratiques, l’ancien président a utilisé l’humiliation comme instrument de sa diplomatie du bully. Il a, explique Durrieu, humilié l’Iran en dénonçant l’accord sur le nucléaire iranien, en ordonnant l’assassinat du général Soleimani — bafouant au passage la souveraineté irakienne —, les Palestiniens en déménageant l’ambassade des États-Unis à Jérusalem, les Kurdes en Syrie en les abandonnant à leur propre sort, Angela Merkel en refusant de lui serrer la main lors de leur rencontre en 2017, le premier ministre du Monténégro, Dusko Markovic, en le poussant pour se placer devant lui sur la photo au sommet de l’OTAN en 2017, Theresa May, alors première ministre, en avançant que Boris Johnson ferait un excellent chef de gouvernement, lors de sa visite en Angleterre en 2018, ou Emmanuel Macron, qui a fait maintes fois les frais de la morgue condescendante du président républicain.

L’humiliation comme mode de gouvernance

Trump a encensé ceux qui étaient définis comme ennemis du pays, humilié ses alliés, et ces pratiques ont durablement altéré la réputation des États-Unis dans le monde et ont contribué à vulnérabiliser plus encore le système international libéral. Le recours à cet outil, qu’il s’agisse d’invoquer ou d’imposer l’humiliation, représente donc un risque réel, car ces émotions, expliquent Khaled Fattah et K.M. Fierke, alimentent à terme une violence politique asymétrique.

Or, l’humiliation constitue la trame narrative de Trump, qu’il s’agisse d’avilir ses adversaires ou de relever l’Amérique blanche et de rendre leur dignité aux soi-disant « déplorables » rabaissés par Hillary Clinton. Il y a derrière le principe de l’« America First » tel qu’il l’a défendu et le défend encore, cette notion d’abus humiliant par les autres, par le système, par les élites, par les alliés. L’humiliation subie et imposée devient donc un mode de gouvernance. Elle est possible lorsque les institutions, et les checks and balances ne fonctionnent plus. Lorsque la décence ne constitue plus le plus petit dénominateur commun de la vie politique. C’est la prévalence de ce procédé au cours des deux (six ?) prochaines années que redoutent nombre d’experts, et la banalisation de son emploi.

Car il en va de même en relations internationales : l’humiliation et les pratiques humiliantes sont la résultante d’un multilatéralisme boiteux et de leaders narcissiques. Elles contribuent à alimenter plus encore l’instabilité du système, qui exacerbe alors les besoins de revanche et le découplage du monde. Il faut donc voir l’événement de Bali comme le symptôme d’un système qui s’érode, d’une superpuissance chinoise qui veut s’assurer de maintenir une puissance moyenne à sa place, et d’une puissance américaine qui aspire à demeurer un chef de file alors que sa réputation est considérablement altérée.

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