Retourner le miroir

Cinq ans après #MoiAussi, il fallait s’y attendre. La poussière est retombée, les procès ont suivi leur cours, le monde des affaires a adapté ses stratégies de relations publiques et eu maintes fois l’occasion d’exécuter la chorégraphie de la Responsabilité™ en cas de crise. L’État aussi a fait ses devoirs : consultations, réformes, mise sur pied de tribunaux spécialisés.

Du progrès, a-t-on dit. Sauf qu’on se demande aujourd’hui si, pendant qu’on braquait les projecteurs sur les réponses institutionnelles aux violences sexuelles, on a su voir que le discours social, lui, faisait, lentement mais sûrement, cent pas en arrière.

Les violences patriarcales n’opèrent jamais aussi bien que lorsqu’elles sont implicites. À peine commencions-nous à développer des stratégies pour nommer à voix haute leurs multiples formes que déjà, le statu quo reprend ses droits.

Au printemps dernier, il y a eu un épisode révélateur — un peu loin de nous, mais les signes ne trompaient pas. Lors du très médiatisé procès pour diffamation opposant l’actrice Amber Heard à son ex-conjoint Johnny Depp, la teneur des réactions au récit des abus reprenait mot à mot le scénario de l’absolution de la violence conjugale.

Comme si #MoiAussi n’était jamais passé par là. Comme si nous n’avions jamais discuté de la complexité des violences intimes, ou du fait que le parfait schéma de la « femme battue » n’existe à peu près jamais — qu’il y a des gestes d’autodéfense, de défiance, d’affrontement, qui n’effacent pas le rapport de domination pour autant. Trop loin, trop sensationnaliste, rien à voir avec nous, disait-on. Pourtant, l’humeur ambiante (particulièrement hostile) annonçait la suite.

Ces jours-ci, dans une affaire bien de chez nous, on découvre un nouveau levier pour enterrer la violence : le regret. Des femmes habitées par des sentiments contradictoires, se découvrant empathiques envers une personne les ayant fait souffrir, ne sont plus certaines qu’il aurait fallu parler. Cela n’a rien d’inédit, les intervenantes qui accompagnent les victimes de violences intimes décrivent cette ambivalence comme une chose extrêmement fréquente.

On peut aussi proposer une lecture politique de ce qui tire les femmes du côté de la repentance. L’épreuve de la complexité dont il est question ces jours-ci s’inscrit dans un contexte particulier. Dans les cinq dernières années, au Québec, la discussion post-#MoiAussi a été progressivement enfermée dans une opposition binaire entre culture du viol et culture de l’annulation, puis réduite à l’examen des modalités de la punition : méritée ou non ? Exagérée ou non ?

Il est vrai que le ver était peut-être dans la pomme dès le départ. Dès les premiers moments de #MoiAussi, le mouvement, dans sa forme la plus consensuelle, avait un attachement particulier fort à l’idée de la justice comme punition. On voulait voir Harvey Weinstein en prison, pour résumer grossièrement.

Si tout le monde s’entendait sur la nécessité de traduire en justice les présumés agresseurs ayant posé des gestes clairement assimilables au crime, on masquait difficilement la pauvreté de nos grilles d’analyse sur les questions de réparation et de réhabilitation.

Combien de fois faudra-t-il répéter que les monstres n’existent pas ? Qu’on les construit pour expliquer la violence, mais que la violence ne disparaît pas lorsqu’on humanise son auteur, comme les ombres effrayantes lorsqu’on ouvre la lumière ?

Maintenant que les mouvements de dénonciation se sont aventurés au-delà du périmètre des faits « judiciarisables », en se penchant sur les subtilités de la violence, maintenant que les eaux sont plus boueuses, que les schémas se brouillent, les monstres disparaissent. Alors on retourne le miroir vers les victimes. On individualise les enjeux et on pose un verdict sur tout un mouvement social ; un verdict qui prend la forme d’un avertissement, d’un rappel à l’ordre.

Tous les ingrédients sont en place : la montée en puissance des complaintes réactionnaires sur la liberté d’expression, les attaques acharnées contre les voix qui analysent le monde à partir d’un point de vue marginalisé, un climat général d’hostilité à l’égard des mouvements sociaux. Pour ce qui est de #MoiAussi, il ne manquait qu’un prétexte afin qu’on s’autorise, enfin, à soulever haut et fort une question que bien des gens ruminaient en silence : les féministes sont-elles encore allées trop loin ? Qui, dans pareilles circonstances, ne serait pas soudainement porté à regretter un geste d’affirmation trop subversif ?

On peut sans aucun doute dire que la rencontre entre une dynamique d’entraînement de masse et l’adhésion sans réserve à des logiques punitives n’est pas idéale pour favoriser l’atteinte d’objectifs de justice sociale. Mais on doit aussi dire que les ambivalences décrites par les femmes qui ont dénoncé des violences intimes s’imprègnent d’une éthique du sacrifice à laquelle on soumet trop souvent, au nom de la « réparation », les personnes qui ont subi des abus ou qui sont soumises à des rapports de domination. Parler « dérapages » de #MoiAussi sans parler avant tout de la figure toute patriarcale de la femme rangée, affable et toujours solidaire des violences masculines, c’est faire l’anatomie même du backlash.

À voir en vidéo