La dame aux chevreuils

Un cerf solitaire, au parc Michel-Chartrand de Longueuil, devenu l’objet d’une attention inespérée et qui a ému Brigitte Bardot
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Un cerf solitaire, au parc Michel-Chartrand de Longueuil, devenu l’objet d’une attention inespérée et qui a ému Brigitte Bardot

J’aurais pu devenir une vieille dame aux pigeons dans un parc (ou aux camélias : blanc, c’est oui, rouge, c’est non), mais le destin a voulu que je sois une dame aux chevreuils en lisière de forêt. Appelez-les cerfs de Virginie, biches des palétuviers — ça pousse où, au Québec ? — ou cariacou, les chevreuils sont devenus mes intimes et je leur parle à voix haute.

Dans mon coin d’Estrie, ils sont partout, en groupes aussi, 11 dans un champ de maïs cette semaine, toujours présents lorsque je vais marcher à la fin du jour, à la fois curieux et aux aguets. On se croirait au parc Michel-Chartrand de Longueuil.

Nous nous apercevons, je ralentis, ils figent, me jaugent, je tente la séduction à voix douce, cela peut durer de longues minutes avant de les voir déguerpir d’un élan élégant, leur queue blanche en l’air comme un fanion qui dit merde ou Bella ciao. Je les photographie souvent, comme une preuve que les lutins existent.

On ne naît pas chevreuil, on le devient ; et encore, pas toujours, pas tout le monde. Beaucoup d’appelés, peu d’élus.

 

Sur mon terrain, ils font du grabuge : bourgeons, feuillages et petits fruits ; je les apostrophe de la terrasse. Je les ai domestiqués doucement. J’en ai même une régulière à trois pattes qui vient déguster ma haie de physocarpe à l’heure du souper l’été. Je n’ai pas eu le coeur de la chasser lorsque j’ai aperçu son faon à ses côtés. Ses yeux de biche innocente et sa résilience de tripode, clopinant sur une patte avant, m’ont désarmée. Je leur aurais offert un petit tapioca pour le dessert si je ne m’étais retenue. Ma biche m’a remerciée d’un coup de tête puis a traversé la rue sans trop se presser, clopin-clopant. Je l’ai surnommée ma « clopine ».

Avec un peu de chance, les chasseurs ne la confondront pas avec un buck. Dès l’aube et vers le déclin de 16 h, j’entends les détonations de coups de fusil. L’activité est intense en ce moment, l’avocate des chevreuils Anne-France Goldwater serait horrifiée. Les prédateurs en dossard fluo ravinent le territoire sur leurs 4-roues, transportant des pommes meurtries et des carottes de fin de saison.

Canadian Tire les vend à la pochetée dans l’entrée de ses magasins en région. Et même si les décos de Noël ont largement empiété sur le matériel de chasse, les bottes de camouflage et les fioles d’urine synthétique de mâle dominant se vendent encore bien, du moins jusqu’à dimanche, l’heure de tombée.

J’ai lu dans le quotidien Le Monde cette semaine que le sperme des hommes en rut se portait mal, avec moitié moins de gamètes mondialement depuis 45 ans. La chasse leur donne l’occasion de fournir la preuve d’un certain panache et d’une virilité triomphante. On pourra reparler de biodiversité avec la COP15, le mois prochain à Montréal. J’espère que le descendant du singe sera au menu du jour parmi le million d’espèces menacées de disparition. L’étude sur le sperme évoquait l’urgence… Une autre. bit.ly/3THBaUn

Le monde du leurre

Faut pas croire, je connais depuis ma tendre enfance le monde de la chasse et son artillerie dissuasive. J’ai vu mon père, mes oncles et mon grand-père s’adonner à ce sport salissant chaque automne, je n’ai mangé « que » de la viande de bois durant toutes mes études universitaires (ma mère était trop contente de s’en débarrasser) : chevreuil, orignal, caribou, outarde, lièvre, gélinotte. Je les cuisinais avec soin, en daubes, tourtières, civets ou au chou.

J’ai assisté à des scènes mémorables de masculinité brute, d’odeurs du cru et de barbes drues, de bines cuites par mon grand-père la nuit avec les effets collatéraux durant la journée.

Mon père pneumologue m’a fait découvrir un poumon vierge et rose de chevreuil comme il n’en croisait jamais à l’hôpital. J’ai mangé du foie bourré de toxines dégorgé dans le lait et fait mine de m’extasier devant les panaches montés chez le taxidermiste, devant ces trophées plus morts que vifs dans une boîte de pick-up.

Lévi-Strauss a répondu qu’il aurait aimé, une fois dans sa vie, parler d’égal à égal avec les animaux

 

Je trouvais que c’était beaucoup de testostérone gaspillée, ce qu’on appelle « récolter » le chevreuil, pour s’éviter le steak haché en spécial chez Steinberg. Je saisissais la part de rituel, mais je n’avais pas encore lu l’anthropologue Serge Bouchard. La mascarade des hommes pour retrouver l’odeur de sueur, de boue et de sang me semblait bien primitive, mais il demeure certains atavismes difficiles à dissoudre dans l’after-shave et la poésie de Jean-Paul Daoust.

C’est en lisant Devenir chevreuil, de Tony Durand, que j’ai rencontré mon héros, un gars qui se prend pour un chevreuil. « Dans la nomenclature du vivant, le chevreuil se trouve à l’intersection de la chèvre et de la feuille, comme le chèvrefeuille, en somme, mais en nettement plus concis. » Ce délicieux petit bouquin nous propose une vision du monde du point de vue de la biche, de son veau ou de son mec, avec ou sans bois, car il les perd chaque année. « Bien sûr, je verrais revenir avec agacement la période de la chasse ; un désagrément parmi d’autres. Cela dit, disparaître n’est pas aussi difficile qu’on le croit, et se propulser hors de portée de ces balourds à la vue basse semble un jeu de faon ; en leur pétant au nez, de surcroît. »

Frapper son chevreuil

Les flatulences ne suffisent pas toujours, un chasseur ayant un taux de succès de 33 % de ramener son buck à la langue pendante. 52 000 cervidés ont terminé leur vie dans la solitude d’une balle de fusil ou d’une flèche en 2021. « Je saurais instinctivement que ce n’est pas parce que l’on ne voit rien qu’il n’y a rien, et parviendrais même à la conclusion inverse. […] Caché dans les bois, blotti sous mes bois, je vous regarderais et vous ne le sauriez pas », pense le chevreuil de Tony Durand.

« Quel candidat vous semble le plus adapté à la survie que le jeune chevreuil ? Je n’en vois pas de plus convaincant pour incarner le changement. Il n’a pas trempé dans les vieilles combines de la bipédie. » Et puis, le chevreuil est un végétarien de nos forêts enchantées.

Maintenant, reste à définir ce qu’est un chevreuil de la faune ou un apprivoisé. Une partie de l’argumentaire de Me Goldwater concernant ceux du parc de Longueuil repose sur le fait qu’ils sont « domestiqués », comme l’est mon chat. Une véritable tempête spéciste digne de Brigitte Bardot ! De toute façon, leur viande est réputée trop dure, même si le sujet est attendrissant. Je réclame une action collective pour mes protégés à moi aussi. Jaser avec une saucisse m’inspire très peu.

cherejoblo@ledevoir.com

 

Instagram : josee.blanchette

JOBLOG | «Caribou» et le climat

Pas de doute que les changements climatiques ont un impact sur l’agriculture, mais aussi sur la chasse et la pêche telles qu’on les a connues. En raison des trop chaudes températures de novembre, je connais des amateurs qui construisent des chambres froides pour suspendre leur gros gibier et le laisser faisander une semaine avant de débiter la viande.

Le magazine Caribou s’attarde à l’impact du climat sur l’alimentation dans son dernier numéro (16), notamment sur la pêche au saumon pour les Innus de la Côte-Nord. « La plus grande menace qui pèse en ce moment sur la culture innue, c’est que nous soyons privés de ce lien-là avec les animaux et le territoire », raconte Mathias Mark, agent culturel de sa communauté. Le journaliste Nicolas Lachapelle est allé pêcher à la mouche avec eux, même si le nombre de saumons a chuté de 80 % depuis 1971.

Et j’attire votre attention sur les oeuvres de l’artiste Mériol Lehmann, le territoire québécois par drone : une splendeur. bit.ly/3twkODD

Entendu « Life is tougher than a two dollar steak », à la radio, de l’autre côté de la frontière. La vache enragée a le dos large, mais elle ne peut se sauver. Je suggère le récent livre de Sylvain Charlebois, La révolution des protéines. Selon le professeur de l’Université Dalhousie, le règne de la viande tire à sa fin. Il avertit ses lecteurs en préambule qu’il est omnivore, mais apprécie un « bon repas végé ». Il fait le tour des excellentes raisons qui pousseront les gens à adopter un régime végétal à l’avenir, dont le bilan environnemental, la santé, l’économie, l’éthique animale, les crises alimentaires (grippe aviaire, vache folle, etc.) : « Les consommateurs sont sur le point de vivre le plus grand bouleversement en ce qui concerne ce nutriment. » Il parle même de viande cellulaire. bit.ly/3UFz9ta

Adoré replonger dans les écrits de Serge Bouchard avec ce recueil posthume de textes radiophoniques, La prière de l’épinette noire. Pour lire un texte suave et perspicace comme « La solitude de la cerise à l’intérieur de la Cherry Blossom », pour me plonger dans ses hivers, sa solitude à lui, l’ermite se voyant devenir vieux. On se sent moins seul en le lisant. « Lorsque l’humain devient vieux, il ne désire plus parler aux humains. Les dialogues de sourds ne l’intéressent plus. Les vieux préfèrent le silence, ils dialoguent avec les chats, les chiens, les perruches, ou même avec une mouffette de compagnie. » Et j’ajoute les chevreuils… qui, eux, ne sont pas sur Twitter et ne s’en portent que mieux. bit.ly/3EdcAoH



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