Dune sous les étoiles

Toutes sortes de personnes s’étaient rassemblées devant Dune de notre compatriote Denis Villeneuve à la place Jemaa el-Fna mercredi soir. Dans ce pouls battant de la ville ocre, sur un écran géant, le Festival de Marrakech projette le soir des films à grand déploiement. Et les badauds en djellabas ou en veste de cuir, les baladins, les femmes voilées ou pas suivent les péripéties de l’histoire en se rapprochant pour mieux entendre. Car la musique des gnaouis et des joueurs de tam-tam venue d’à côté pimente la bande sonore. Ça ferait rigoler Villeneuve. La faune bouge, s’arrête, admire, repart. Dune, c’est long, surtout quand on se tient debout. Mais le ver des sables fascine le public, et l’univers fantastique de Frank Hebert trouve une résonance accrue dans cette ambiance de cirque à ciel ouvert.

Marrakech est multiple. Son peuple aussi. Et dans la bulle festivalière, on entend parler d’art qui se mêle ici à la vie. Ainsi, Jim Jarmusch rencontrait dans une grande salle du Palais des congrès les jeunes cinéphiles et les journalistes. Avec son éternelle tête d’oiseau blanchi, l’Américain a toujours l’air de surgir des nuages. Tour à tour scénariste, acteur, écrivain, musicien, le cinéaste de Down by Law et de Ghost Dog avait réalisé à Tanger, en 2012, Only Lovers Left Alive, sous la grâce de vampires enchantés. Il nous racontait avoir, après des tracasseries douanières, obtenu le feu vert pour tourner le film quand les Marocains lui demandèrent son titre, qui eut l’air de leur plaire : « Pas mal. Pas mal du tout ! Alors, passez, Monsieur ! » Une anecdote délicieuse.

De sa désorientation devant une culture étrangère, Jarmusch fait son miel : « Je cherche à me perdre pour découvrir si je peux retrouver mon chemin. » Aux yeux de cet intuitif muni d’antennes, il existe un nombre limité d’histoires à raconter, mais des façons illimitées de s’y prendre. « Le cinéma est ce que nous avons de plus proche du rêve. »

En évoquant la France, Jarmusch s’emballe. Il évoque la découverte en son adolescence de la poésie de Rimbaud, de Baudelaire, comme d’Apollinaire, qui savait créer des images avec des mots. « Je suis un petit bateau de pêche au milieu de l’Atlantique, ajoute le cinéaste poète. La vie est courte et on a tant à apprendre de la diversité. Il existe 26 000 sortes de champignons sur terre, voyez-vous. »

Ce festival-là est un drôle de moineau. Avec son jury cinq étoiles pour évaluer des premiers et des seconds longs métrages de débutants et sa pluie de stars attirant Paris Match et compagnie comme des mouches, on nage en pleine schizophrénie. Je suis allée à la rencontre de Rémi Bonhomme, le directeur artistique du rendez-vous. Il avait été nommé en 2020, avant que la pandémie ne ferme les portes du festival pour deux ans. Le voici vraiment en selle.

Depuis 2018, cet ancien de la Semaine de la critique, à Cannes, faisait partie de l’équipe marocaine, créant les Ateliers de l’Atlas pour des projets en développement dans le monde arabe, africain et moyen-oriental. « Vous savez, cette convergence entre les célébrités présentes et les talents émergents braque les projecteurs sur les jeunes cinéastes et permet des rencontres formidables. On a développé aussi un volet jeune public. Pour le film d’animation Yuku et la fleur de l’Himalaya d’Arnaud Demuynck, des enfants de quatre à six ans qui n’avaient jamais mis les pieds au cinéma sont sortis enchantés. Nous sommes là aussi pour accompagner le public de demain. »

Six films sur les quatorze de la course ont été réalisés par des femmes. Rémi Bonhomme précise qu’il les a retenus pour leurs qualités pures. Et c’est vrai. Nulle part n’ai-je vu une sélection aussi relevée de longs métrages féminins. Les politiques de soutien aux réalisatrices portent leurs fruits partout. Foudre, de la Suissesse Carmen Jaquier, est un vrai bijou, que je rêverais de voir distribué au Québec. Cette histoire d’une novice renvoyée au village après la mort de sa soeur en 1900 est habitée par la grâce. Sur des éclairages magnifiques, une musique envoûtante, cet hymne au désir féminin en éclosion par-delà la rigidité des moeurs ambiantes s’envole vers nous avec une pureté qui nous laisse éblouis.

Car un festival repose sur ses meilleures oeuvres. Sa bulle suscite également les liens avec des journalistes d’ailleurs. Un Hongrois qui travaille dans le seul journal indépendant de son pays, lequel est sous la gouverne du premier ministre d’extrême droite Victor Orban, soupirait : « L’État a la mainmise sur tout. On ne s’en sortira jamais ! »

À l’opposé, un Brésilien applaudissait le nouveau gouvernement de Lula da Silva. Les esprits éclairés et les artistes avaient tant gémi sous le règne de Bolsonaro. Alors, dans cette tour de Babel festivalière, chacun se cherche et se perd dans l’espoir de retrouver son chemin. Comme Jarmusch, en somme.

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