Des historiens à Québec

Lit-on encore les historiens associés à ce courant connu sous l’appellation d’école historique de Québec ? Dans les années 1950 et 1960, plus particulièrement, Marcel Trudel, Fernand Ouellet et Jean Hamelin, professeurs à l’Université Laval, ont publié des oeuvres d’une grande importance bouleversant notre compréhension du passé québécois.

Tous trois issus de milieux populaires, ces historiens sont devenus de remarquables savants se donnant pour mission de moderniser scientifiquement la façon de faire l’histoire du Québec. Quand je les relis, aujourd’hui, je suis toujours émerveillé par leur génie.

En 1998, pourtant, dans son excellent Faire de l’histoire au Québec (Septentrion), Ronald Rudin écrivait qu’« il est presque impossible de trouver un seul francophone qui soit admiratif des historiens de Laval, en dépit de leur longévité, de leurs innovations méthodologiques et de leurs laborieuses recherches ». Cette bouderie à leur endroit est principalement le fait des milieux nationalistes.

En revisitant l’histoire du Québec, Trudel et Ouellet prennent à rebours le grand récit national traditionnel. Pour eux, par exemple, la Conquête de 1760 n’est pas le grand traumatisme de notre histoire et les échecs canadiens-français et québécois sont plus attribuables à notre mentalité collective qu’à notre colonisation par les Anglais.

Dans l’arène intellectuelle des années 1960, les deux historiens, que leur interprétation de l’histoire pousse vers le fédéralisme, ferraillent donc contre les indépendantistes, qui les détestent. Plusieurs années plus tard, si je parviens, pour ma part, à admirer leur brio méthodologique, leur audace ainsi que le style de Trudel, je continue de me méfier de leurs thèses pour leur préférer celles, dites nationalistes, de l’école historique de Montréal, animée par les Guy Frégault, Maurice Séguin et Michel Brunet.

Dans L’école historique de Québec (Boréal, 2022, 496 pages), le jeune historien François-Olivier Dorais se penche brillamment sur les travaux des pionniers de l’Institut d’histoire de l’Université Laval, fondé en 1947. Issu d’une thèse de doctorat, cet ouvrage d’une éblouissante intelligence mérite tous les éloges.

Qu’un jeune homme de 35 ans fasse preuve d’une telle finesse d’analyse et d’interprétation, d’une telle capacité de travail intellectuel — le corpus étudié est aussi exigeant qu’imposant — et d’une telle virtuosité dans l’art de la synthèse élégante ne peut que susciter l’admiration. L’école historique de Québec, je le dis sans emphase, est un grand livre, une oeuvre majeure de notre historiographie.

Depuis le XIXe siècle, une question taraude les intellectuels québécois : quelles sont les causes de notre infériorité économique, sociale et politique au Canada ? Dans les années 1950, les historiens de l’école de Montréal, Maurice Séguin en tête, répondent que tout part de la Conquête de 1760, qui, en soumettant la Nouvelle-France à une autorité coloniale étrangère, a stoppé son développement normal et a déstructuré sa vie économique et politique. Conclusion : seule l’indépendance du Québec, aujourd’hui comme hier, peut rétablir la normalité nationale.

Les historiens de l’école de Québec ne sont pas d’accord avec cette thèse. S’ils partagent avec leurs collègues de Montréal le souci d’une histoire utilisant enfin des méthodes scientifiques, ils en arrivent toutefois à la conclusion que le retard canadien-français est essentiellement dû à des problèmes internes, comme le « poids trop grand du clergé et des doctrines nationalistes » dans notre histoire. En d’autres termes, ce n’est pas la faute des Anglais, c’est la nôtre.

Trudel, qui révélera la présence de l’esclavage en Nouvelle-France, décrit cette dernière comme une société désorganisée, pauvre, sans dynamisme économique. Dans ces conditions, la Conquête la surprend, certes, mais a du bon, à certains égards.

Plus polémique, Ouellet, admirateur de Pierre E. Trudeau, pousse le bouchon plus loin. Très savante, son oeuvre, axée sur les structures économiques et sociales plutôt que sur la vie politique et nationale, conclut que le principal obstacle à notre développement, avant comme après la Conquête, se trouve dans notre mentalité archaïque.

Dans Parti pris, en 1967, on traitera Ouellet d’« historien colonisé », en expliquant justement que cette mentalité archaïque n’est pas la cause de notre retard économique, mais la conséquence de notre marginalisation après la Conquête.

Frondeurs, les historiens de l’école de Québec peuvent agacer. C’est moins le cas de Jean Hamelin, beaucoup plus nuancé et converti à l’indépendantisme dans les années 1970. Il importe toutefois de reconnaître, au-delà des désaccords idéologiques, que les oeuvres de ces trois historiens demeurent magistrales. Il faut en dire autant de la formidable analyse critique qu’en propose François-Olivier Dorais, l’agacement en moins.

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