Agresseur, victime, et autres mythes tenaces

Lorsque l’actualité remet la question de la violence sexuelle, du consentement et de la dénonciation sur toutes les lèvres, les répercussions touchent beaucoup plus de monde que les quelques personnes impliquées dans une affaire précise. Ce texte porte donc sur nous toutes.

Par nous toutes, j’entends les personnes qui ont vécu une ou plusieurs agressions sexuelles. Je dis « nous toutes », parce qu’il s’agit ici évidemment d’une grande majorité de femmes. Et une agression sexuelle, pour rappel, c’est lorsque des attouchements sexuels (un baiser, une caresse, une relation sexuelle) ont lieu sans le consentement de l’un des partenaires impliqués.

Nous sommes plusieurs à avoir été profondément marquées par l’évolution des mouvements féministes au cours de la dernière décennie. Pourplusieurs, l’ère des médias sociaux a servi à comprendre que nous ne sommes pas seules. Nous sommes nombreuses à avoir pu, dans les dernières années, briser le tabou qui entourait chacune de nos expériences.

Par les prises de parole et la diffusion de témoignages, on a pu prendre la pleine mesure de la banalité — si je peux m’exprimer ainsi — d’un grand nombre d’agressions sexuelles. Les mouvements de dénonciation ont contribué à faire tomber le mythe de l’inconnu asocial et monstrueux qui rôde dans une ruelle puis attaque une jeune femme qui crie à l’aide dans l’attente d’un sauveur.

On savait déjà que les agressions sexuelles se déroulaient principalement entre personnes qui se connaissent. Mais c’est devenu peut-être encore plus concret, tangible, à la lecture de tous les témoignages qui impliquaient des couples, des ex, des amis, des collègues, des membres d’une même famille.

Le discours public ne constitue, bien sûr, que la pointe de l’iceberg. Dans les dernières années, c’est d’abord et avant tout entre nous que la parole s’est libérée. On s’est confiées, l’une à l’autre. On a réfléchi à ce qui se disait en public, et à ce que ça réveillait en nous. Et ce qui me semble de plus en plus clair, avec le recul, c’est à quel point les mythologies entourant les agressions sexuelles continuent à peser sur nos rapports aux autres et à nous-mêmes, malgré les efforts déployés pour dévoiler le réel. On ne se défait pas des archétypes si facilement.

Combien d’entre nous ont encore de la difficulté à réconcilier la réalité d’une agression sexuelle, c’est-à-dire d’un attouchement sexuel sans consentement, et l’image qu’on se fait de « l’agresseur » ? Combien de femmes mobilisent encore, plus ou moins consciemment, l’image du monstre lorsqu’elles entendent le terme « agresseur » ? Combien se disent encore que puisque la personne qui les a touchées sans leur consentement n’est pas un monstre — et que, même, elles l’ont aimé —, il ne peut pas y avoir eu d’agression ? Combien croient toujours que nommer l’agression d’un proche pour ce qu’elle a été, c’est du même coup avouer — honteusement — son affection pour un monstre ?

De la même manière, le terme « victime » n’a pas encore cessé d’évoquer un ensemble de stéréotypes. Une victime, selon le mythe, serait une parfaite demoiselle en détresse, une femme dont la vie est brisée. Or, une femme peut effectivement souffrir de graves séquelles émotionnelles et physiques après une agression sexuelle, tandis que d’autres réagiront à l’expérience différemment. Ici, bien sûr, un ensemble de facteurs très complexes expliquent ces écarts d’une personne à l’autre — dont la relation avec l’agresseur, les rapports de pouvoir, l’âge, les expériences de vie précédentes, et bien d’autres.

Comme on doute souvent de la réalité de la relation sexuelle sans consentement s’il n’y a pas de « monstre » parfait impliqué, on remet encore souvent en cause la réalité de l’agression s’il n’y a pas de parfaite « victime » dans l’affaire. Et ce doute, on se le sert souvent entre nous, entre personnes qui ont subi des agressions, et même à nous-même, dans notre dialogue intérieur. On se demande : si je ne m’identifie pas à cette idée de la « victime », ai-je vraiment été agressée ? Maintenant que j’ai guéri de cette blessure, que j’ai pris du recul, que je me sens plus forte, puis-je toujours me dire « victime » d’une agression ? Si je n’ai pas reçu le geste non sollicité comme une offense « grave », avais-je consenti ?

Les femmes, au fil des millénaires, ont développé toutes sortes de stratégies pour survivre à la violence sexuelle. Parmi ces stratégies, il y a le soutien communautaire, la prise de parole, mais aussi l’humour, la dédramatisation, et, souvent, très souvent, l’empathie pour les hommes — qui va parfois au-delà de la compassion qu’on s’offre à soi-même. Et c’est là tout le paradoxe. Tout ce que les femmes ont mis en place dans leur quotidien pour continuer à vivre malgré la violence est aussi utilisé pour banaliser la violence sexuelle faite aux femmes.

On se dit que si une personne se sent encore attachée, d’une manière ou d’une autre, à un homme qui l’a touchée sans son consentement, alors il n’y a peut-être pas eu d’agression, donc d’« agresseur », donc de « victime ». On se surprend encore de la complexité, qui peut sembler paradoxale de l’extérieur, de la psychologie d’une personne qui a été blessée par une figure d’attachement. On fait de notre capacité à évoluer, guérir, pardonner, grandir, nuancer, comprendre une preuve de notre manque de crédibilité plutôt qu’une démonstration de notre humanité.

J’ai envie de nous dire que cette complexité, ces hésitations, ces nuances, ces parcours de guérison, ces prises de conscience sur l’emprise des mythes sur nos propres récits ne sont pas des problèmes. Ils sont tout à fait normaux, et, le plus souvent, tout à fait à notre honneur.

Si les institutions voient la complexité psychologique des personnes qui ont subi des agressions sexuelles comme des problèmes, si elles ont tendance à vouloir « régler » la violence sexuelle à coups de « solutions » radicales qui ne prennent pas en considération l’humanité des gens et leur capacité à évoluer, c’est que ces institutions doivent changer. Ce n’est pas à nous à tordre nos récits de vie pour les faire cadrer avec leur logique manichéenne et leurs mythologies caduques.

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