Sorrentino à La Mamounia

La Mamounia est l’hôtel mythique de Marrakech, ouvert en 1923 et mêlant le style Art déco à l’architecture traditionnelle marocaine. Les jurys successifs du Festival international du film de Marrakech y sont logés et bichonnés comme coqs en pâte. Des jardins magnifiques, un décor fastueux, des réminiscences du passé en gouttes d’atmosphère. Winston Churchill y établissait ses quartiers d’hiver pour se ressourcer et peindre des aquarelles, exposées ces temps-ci dans une suite fermée du palace, sans accès possible. Misère ! En 1956, Alfred Hitchcock y tourna (comme ailleurs dans la ville) L’homme qui en savait trop, avec James Stewart et Doris Day. Yves Saint Laurent vécut longtemps en ces lieux avec Pierre Bergé, avant d’acquérir la propriété du jardin Majorelle. Les Rolling Stones s’y éclataient. Paul McCartney y prenait ses aises. Un vrai temple de la renommée.

C’est dans un café de cette oasis qu’on rencontre le chaleureux Italien Paolo Sorrentino, président du jury du festival. L’oscarisé de La grande bellezza goûte la magie du cinéma, brûle de découvrir des formes inédites. D’autres membres du jury privilégient d’abord les sujets collés aux mutations sociales. Choc des cultures ? Mais oui.

« Les événements historiques comme la pandémie et l’invasion de l’Ukraine ont changé le monde, dit-il, mais ça ne donne pas de meilleurs films pour autant. On traverse une période de confusion, et la société a du mal à comprendre les artistes. Quelle est notre place, notre mission ? Je suis un anachronisme. Je m’intéresse à la nature humaine. »

Sorrentino avait réalisé son dernier film, La main de Dieu, pour Netflix. À l’avenir, il entend se tourner vers le grand écran, afin de participer à la relance des salles bien amochées. « Au cinéma, on présente des blockbusters, mais aussi des œuvres de cinéastes confirmés. Les jeunes réalisateurs y ont moins accès, mais à mes débuts, on avait du mal à monter nos films. D’autres voies s’offrent aux débutants, avec les plateformes. Rien n’est blanc ou noir. » Ses séries, comme The Young Pope et The New Pope, il précise les avoir tournées façon cinéma, ne sachant rien faire d’autre. Quant à La main de Dieu, autobiographique, moins exubérante que sa Grande bellezza et Youth, elle lui aura permis d’affiner son style. « On avait essayé de conserver en vain la manière habituelle. Ce sujet intime réclamait un traitement plus simple. » Ses projets, pas question de les dévoiler. Le célèbre Napolitain réalisera peut-être un jour son rêve de diriger un James Bond. D’ici là, il ira où son instinct le pousse : « J’ai un monde intérieur. Ma seule religion, c’est l’imagination », sourit Sorrentino de toutes ses dents. Comme un homme libre.

 
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L’homosexualité est criminalisée au Maroc. Sans la balayer pour autant, bien sûr. Vrai sujet tabou, suscitant le malaise profond chez une bonne partie de la population. Toutefois, Le bleu du caftan, de Maryam Touzani, seul film marocain en compétition, sera étonnamment distribué en sa patrie. Le brûlot aborde la question qui tue, là-bas, mais avec tant de subtilité, de délicatesse qu’on en reste envoûté. Ce portrait de finesse d’un couple de tailleurs de caftans traditionnels (formidables Lubna Azabal et Saleh Bakri) dont le destin bascule quand survient un séduisant jeune apprenti est d’une sensibilité frémissante. Il offre des images minutieuses du métier, mais aussi un triangle amoureux touchant, pudique, émouvant. Dans la salle, certains Marocains sortaient après des scènes homosexuelles, pourtant à peine esquissées. D’autres se sont levés pour applaudir une œuvre aussi lumineuse sur pareil sujet casse-gueule. Bravo !

Pour cause de conflits d’horaire, impossible de voir tous les films de la course, mais la sélection est de bon niveau, sur ses thèmes sombres, car le monde va bien mal.
Pétrole, de l’Australienne Alena Lodkina, est une pépite. Cette histoire d’une femme qui rencontre le fantôme de sa sœur décédée a des côtés bergmaniens (Persona), une grâce et un mystère qui enchantèrent les cinéphiles. D’autres avouaient n’y avoir rien compris. Ainsi va la vie.

Quant au remarquable Autobiographie, de l’Indonésien Makbul Mubarak, sur des images de haut vol et des brouillards exquis, il nous plonge dans l’univers du jeune Rakib, adopté par un général à la retraite. Lors de la campagne électorale de son mentor, le garçon découvre sa violence et se révolte. En arrière-plan, une compagnie d’hydroélectricité vole les terres des agriculteurs. Cette œuvre poignante pourrait se voir primée au jury. Bien des films réconcilieront au palmarès les tenants de la dénonciation sociale et les amoureux du langage cinématographique. Sorrentino peut dormir tranquille. Le cinéma a encore de riches heures devant lui.

 


Correction : Une première version de ce texte indiquait que le film marocain Le bleu du caftan ne serait pas diffusé dans sa patrie et devrait compter sur une distribution étrangère. Or, le film sera bien diffusé au Maroc.

 

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