Les dinosaures linguistiques

Il était écrit dans le ciel que les entreprises de compétence fédérale qui ont des activités au Québec n’accepteraient pas de se plier aux exigences de la Charte de la langue française.

Dès le départ, les avis sur la portée de la loi 96 divergeaient au sein même du gouvernement Legault. Alors que le ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, soutenait qu’elle aurait préséance sur la Loi sur les langues officielles, sa collègue responsable des Relations canadiennes, Sonia LeBel, estimait plutôt que les entreprises seraient libres de se soumettre à l’une ou l’autre.

« La nature humaine étant ce qu’elle est, habituellement l’entreprise va [choisir ce] qui est le moins contraignant », déplorait-elle. En effet, pourquoi se compliquer la vie en s’engageant dans un processus de francisation exigeant à tous les niveaux de l’entreprise quand on peut l’éviter ?

Conformément à la loi 96, les entreprises à charte fédérale qui comptent 50 employés ou plus ont jusqu’au 1er décembre pour s’inscrire à l’Office québécois de la langue française. Or, en date de vendredi, à peine une centaine sur les 800 qui avaient été contactées s’étaient inscrites, a rapporté Le Journal de Montréal.

Sans surprise, on retrouve parmi les absents les principaux abonnés au service des plaintes du commissaire aux langues officielles : Air Canada, Via Rail, le Canadien National, etc. Ces dinosaures linguistiques attendent l’adoption prochaine de la nouvelle version de la Loi sur les langues officielles, qui a manifestement leur préférence.

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Sur papier, le projet de loi C-13 consacre de nouveaux droits pour les employés des entreprises de compétence fédérale qui travaillent au Québec et dans les régions à forte présence francophone du reste du pays, notamment celui d’« effectuer leur travail et d’être supervisés en français ».

Tout employé qui estimera que ses droits ne sont pas respectés pourra porter plainte devant le commissaire aux langues officielles, mais l’incapacité chronique à faire respecter la loi dans les services fédéraux que ce dernier démontre depuis plus d’un demi-siècle autorise un certain pessimisme, c’est le moins qu’on puisse dire.

Le commissariat ne pourra cependant pas déclencher une enquête de son propre chef, et les sanctions prévues ne semblent pas être de nature à forcer un changement de culture dans des entreprises où le français n’a jamais eu véritablement droit de cité.

L’impuissance du commissaire n’est plus à démontrer. Année après année, son rapport ajoute un nouveau chapitre à la chronique d’un échec patent. Le dernier en date faisait état d’un « véritable raz-de-marée de plaintes » sous lequel il était submergé.

Raymond Théberge y faisait le même constat que tous ses prédécesseurs. « Ce que j’ai constaté dès mon arrivée au commissariat, il y a quelques années, c’est qu’il y avait un glissement [en matière de] langues officielles au niveau de l’appareil fédéral depuis un certain nombre d’années », avait-il expliqué.

La semaine dernière encore, Le Devoir relatait que le rapport d’un groupe de travail sur l’utilisation du français à Affaires mondiales Canada n’avait eu pratiquement aucun effet, malgré le discours officiel sur « l’identité unique » que le français confère au Canada sur la scène internationale.

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Après cinquante ans de « glissement », la présence du français tient essentiellement du symbole, pour ne pas dire du folklore. Si le gouvernement canadien est incapable de l’assurer dans ses propres services, comment penser qu’il pourra le faire au sein d’entreprises privées ?

Si le p.-d.g. d’Air Canada a pu vivre au Québec pendant 14 ans sans voir la nécessité d’apprendre un minimum de français, peut-on sérieusement croire qu’il va prendre les moyens pour que ses employés francophones puissent travailler dans leur langue ?

Au printemps dernier, le ministre des Transports du Québec, François Bonnardel, avait jugé nécessaire d’apostropher la direction du Canadien National, dont le conseil d’administration ne comptait aucun francophone à la suite de la démission de Jean Charest, et qui venait aussi de nommer une p.-d.g. unilingue anglaise.

De toute manière, le gouvernement fédéral n’a jamais fait et ne fera jamais la promotion du français, mais plutôt celle du bilinguisme. Dans la réalité des choses, cela signifie la promotion de l’anglais.

S’il y a un domaine où il est vital pour le Québec d’être en mesure d’imposer les règles du jeu sur son territoire, c’est bien la langue. De toute évidence, Ottawa ne l’entend pas ainsi. Pour donner l’impression d’avoir livré les « mesures costaudes » promises, le gouvernement Legault a exagéré la portée de la loi 96. Cela ressemble plutôt à un autre coup d’épée dans l’eau. La table est mise pour une autre saga interminable devant les tribunaux, dont l’issue paraît pour le moins incertaine.

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