Brésil–É.-U., le test

Entre le réchauffement climatique, le retour de l’inflation et de la faim, la guerre d’Ukraine qui réveille la menace nucléaire et un coronavirus qui n’a pas dit son dernier mot, un autre mal menace le monde : le recul de la démocratie et de la foi en un système basé sur l’État de droit, la libre expression, le choix souverain des dirigeants.

Ce recul est régulièrement constaté, avec force critères, par des organismes respectés comme le V-Dem Institute de l’Université de Göteborg, en Suède, avec son passionnant rapport annuel.

Selon de nombreuses mesures, le nombre d’êtres humains vivant sous un régime d’État de droit et de libertés n’a cessé de régresser depuis le début du XXIe siècle, après avoir représenté, de façon naturelle et consensuelle, la majorité, mais aussi un « avenir du monde » désiré, notamment après la chute de l’Union soviétique en 1991.

Plus récemment, il y a eu la montée en puissance d’un régime comme la Chine, qui ne fait plus semblant de jouer le jeu démocratique et propose ouvertement un « anti-modèle »…

Il y a aussi, au coeur du monde démocratique, le problème du déclin — en Europe, dans les Amériques — des appuis populaires à ce système longtemps associé à la paix et à la prospérité. Un système souvent exporté, avec un succès tant politique qu’économique : il suffit de voir les progrès extraordinaires de l’Europe de l’Est dans les années 1990 et 2000, ou encore de certains pays asiatiques.

(Certes, il y a des exceptions notables à la correspondance entre démocratie et croissance économique ; par ailleurs, « l’exportation » de la démocratie fonctionne beaucoup moins bien lorsqu’elle est tentée manu militari.)

Les États-Unis et le Brésil font partie de ces pays qui, ayant vécu, aimé et défendu la démocratie — depuis quelques siècles pour le premier, quelques décennies pour le second —, ont vu le désenchantement démocratique se développer aux cours des dernières années.

Certes, en Italie ou en Suède, on vient d’assister à la prise du pouvoir par de lointains descendants idéologiques du nazisme et du fascisme (prise directe en Italie, indirecte en Suède — avec dans ce dernier cas, un « soutien sans participation » du parti en question), mais dans un respect scrupuleux des règles démocratiques en vigueur — et en les validant.

Chez les deux géants des Amériques, il en va tout autrement.

 

Dans ces deux cas, c’est le système lui-même, ses procédures, ses piliers comme les élections et la séparation des pouvoirs (l’ordre judiciaire, les cours de justice), qui sont activement contestés, minés de l’intérieur, dans un méthodique travail de sape.

Cette menace à l’ordre démocratique, ce projet politique ne sont pas détaillés dans le catalogue d’un parti. Mais ils se trouvent progressivement formulés, et finissent par faire corps, par l’addition des déclarations des leaders que sont Donald Trump et Jair Bolsonaro.

Leurs désirs, leurs mots d’ordre, leurs menaces implicites ou explicites, le recours systématique à l’injure pour parler des adversaires et des rivaux finissent par définir un programme, une aspiration, une méthode, qu’on peut qualifier de fascisants.

Les assemblées autour du chef sont parfois des endroits physiquement dangereux pour quiconque oserait penser autrement et le manifester, pour un « corps étranger »… comme le journaliste venu faire un reportage.

Le « culte du chef », le dénigrement du système électoral (qui ne sera légitime que s’il vous assure la victoire), la prolifération encouragée des armes à feu (commune au Brésil et aux États-Unis), l’appel à une action révolutionnaire dans la rue (6 janvier 2021), des déclarations comme « C’est une lutte sans merci entre le Bien et le Mal » (Bolsonaro, avant la présidentielle) ou encore « Ne l’oubliez pas, je suis un génie stable » (Trump, encore jeudi dernier)… tous ces signes convergent.

Pour autant, cette aspiration fascisante, assise sur un véritable mouvement de masse (49 % pour Bolsonaro le 30 octobre, 47 % pour Trump en 2020), a-t-elle gagné ? Absolument pas, la messe n’est pas dite. La présidentielle au Brésil et les élections de mi-mandat aux États-Unis ont montré au contraire que les anticorps existent, que la résistance est là.

Bolsonaro n’a mis que deux jours pour sortir de sa bouderie et se laisser convaincre par son entourage, au grand dam de ses partisans qui voulaient rejouer le 6 janvier « à la brésilienne », qu’il fallait renoncer à l’aventurisme. Que l’armée n’embarquait pas… et que les amis du président déchu seront bien représentés au Congrès. Une victoire, au fait de l’admirable système électoral brésilien.

Aux États-Unis, une moitié de la population, inquiète pour la démocratie, s’est ruée aux urnes pour préserver la majorité démocrate au Sénat, et limiter grandement celle des républicains à la Chambre.

Mais ce n’est pas simplement que « les bons » aient ici gagné, et que « les méchants » aient perdu. Dans les principaux États (Arizona, Michigan, Nevada…) où Donald Trump avait tenté d’inverser sa défaite en 2020, les électeurs ont rejeté les candidats — notamment aux postes cruciaux de secrétaires d’État — qui auraient pu ensuite truquer ou détourner les élections dans ces États.

Au Brésil et aux États-Unis en novembre 2022, la tendance au recul de la démocratie a marqué le pas. Mais la guerre n’est pas finie.

François Brousseau est analyste d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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