«La méchanceté, ça conserve!»

La phrase, à prendre au second sinon au troisième degré, est de ma grand-mère, décédée à 95 ans, un peu méchante donc, juste assez pour qu’elle laisse en moi la trace d’une irremplaçable présence qui me vitalise bien plus qu’elle ne m’abat. C’est le variant anglais de la COVID-19 qui aura finalement eu le dessus sur près d’un siècle de résistance. Elle a rendu son dernier souffle en février 2021, dans une résidence pour personnes âgées de Rennes, où nous n’avons pu ni lui dire au revoir ni la remercier pour tout ce qu’elle nous avait légué.

Ma grand-mère était une femme de caractère, une « sacrée bonne femme » comme on les décrivait à l’époque, pour ne pas dire qu’il lui arrivait d’être carrément imbuvable, têtue, cinglante, usant parfois des mots pour nous trancher en deux ou en mille, selon l’affront perçu. Et pourtant, aussi, tout autour d’elle invitait à rester vivant et entier, à ne pas se laisser remplir ni de la vacuité des discours ambiants ni d’un désir de plaire qui écraserait nos convictions. Le fil tendu entre nous deux, qui laissait circuler toute la tendresse qui l’habitait aussi, ne s’est pas encore rompu.

C’est l’avantage des « deuils suspendus » au-dessus des océans qui nous séparent des êtres constitutifs de nos vies. Nous pouvons nier qu’ils n’y sont plus, longtemps, les gardant vivants jusqu’au jour où on retournera au pays et où, ce jour-là, personne ne nous attendra à la gare de Rennes. Je prévois faire ce voyage qui me ramènera face au réel de sa disparition à la fin du mois. Je vous raconterai, si vous le voulez.

Je pense à ma grand-mère, en ce novembre qui vient finalement de se souvenir qu’il est pluie froide, grisaille et réminiscences de tout ce qui nous manque, parce que c’est toujours elle qui me vient en tête lorsque je cherche à dire le « juste assez » de colère, de « méchant », qu’il nous faut pour résister au poids de la vie, pour éviter de sombrer, traînés vers le fond avec de lourdes pierres dans nos poches.

Les liens entre la dépression et toutes les impossibilités de ressentir ou d’exprimer la colère continuent d’être soutenus par la clinique, même s’ils demandent qu’on les étaye d’une myriade de variations intimes sur un même thème.

À première écoute, la colère nous vide, nous fait ruminants, nous gruge, nous pèse, nous dévore, nous « rend malade ». Tous les cancéreux reconnaîtront le nombre d’injonctions dont on les accable au sujet de la colère, dont celle de se transformer illico en moine bouddhiste détaché de tout courroux, au moment même où ils encaissent les deuils, les injustices et les amputations du vivre comme autant d’uppercuts en plein visage. On dit que la colère rend aveugle, blesse et détruit ce qui nous tient lieu d’abris, qu’elle abîme nos liens. Nous de­vrions cesser de la nourrir, selon tant de ces citations de coachs de vie qui criblent nos fils d’actualité.

N’empêche, je n’ai en mémoire aucune histoire dépressive qui ne portait pas, sur son chemin de révélation de sens, quelque chose d’une colère qui n’avait pas encore trouvé son dire, son expression saine, sa transformation qui la ferait passer d’une « chape qui écrase » à un « socle qui soutient. »

La colère libérée, mais surtout assumée — ce qui disqualifie automatiquement tout déferlement de haine via les réseaux sociaux — procure la force de nous mettre au monde, au dehors d’une définition de soi qui nous réduit, nous soumet ou nous assassine, carrément. Le « droit d’être en rage » donne accès à une lucidité qui permet de voir les enfermements de nos désirs nous maintenant en « mode veille » bien avant notre vraie mort.

Elle nous permet de repousser nos culpabilités inutiles, qu’elles soient judéo-chrétiennes, bouddhistes ou simplement narcissiques. Elle redresse nos colonnes, rend nos pas assurés sur un sol qui cesse enfin d’être friable. Je n’arrive jamais bien à traduire l’expression « to own it » pour rendre compte de ce qu’une colère portée, assumée, prise en charge, faite sienne, représente comme point de bascule au coeur d’une démarche qui cherche à transformer la dépression en liberté d’être soi.

Rita Mitsouko chantait « Y a d’la haine, faut bien qu’on la mette quelque part ». Où la met-on la haine dans le paysage clivé de notre époque ?

Alors que, paradoxalement, tous clameront qu’elle est beaucoup trop présente, ma tête de psy continue de considérer le déferlement de cette haine comme un simple déplacement permettant de garder entier le tabou de la colère dans l’intime de soi. Celle-là, beaucoup plus exigeante, réclame au sujet le déploiement de qualités qui n’ont pas la cote, comme celles d’accepter d’être mal-aimé, mal compris, d’avoir la force d’assumer la honte, de ne pas être idéal, de ne pas être « la meilleure version de soi-même » partout, tout le temps. La représentation de soi n’ayant peut-être jamais autant embrassé une époque, elle fait aussi de la haine un pastiche inauthentique de la « vraie colère ».

En ce sens, elle ne libère personne, ni ceux qui l’écrivent ni ceux qui la reçoivent, refermant les cercles de « ceux qui pensent pareil » sur eux-mêmes, tels des ouroboros se dévorant eux-mêmes la queue. Ce n’est pas cette colère qui, je le crois, « conserve » pour reprendre l’expression de ma chère grand-maman. Celle-là requiert qu’on en assume la parentalité, qu’on la laisse nous travailler, nous révéler aussi, tout en nous laissant debout dans notre solitude existentielle, sans appartenance à un clan qui nous dit comment penser.

C’est de celle-là que j’aimerais vous entendre parler, et que nous nous rendions à 95 ans, tous.

Appel aux récits

Dans cette série sur nos fatigues, nos déprimes et notre novembre, cette semaine, dites-moi vos colères, vos mises au monde issues de vos rages. Écrivez-moi à nplaat@ledevoir.com.



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