Et le gagnant est…

Êtes-vous de ceux, nombreux, qui travaillent 40 heures par semaine au salaire minimum ? Au taux horaire de 14,25 $, il vous faut travailler un peu plus de 32 000 années — sans vacances — pour accumuler 1 milliard de dollars. Mais admettons, pour les fins de la discussion, que vous ayez en main ce magot. Qu’en faites-vous ? Vous vous occupez des écoles ? Des hôpitaux ? De la pauvreté galopante ? De la culture ? Des transports ? De la crise alimentaire ? Par quoi commencez-vous ?
 

Un milliard, bien entendu, ne sera pas suffisant pour tout. Du tout.
 

Alors, supposez que vous avez 2 milliards en main. À la loterie, en Californie, un individu vient d’en gagner un peu plus. Il avait une chance sur 292 millions de remporter ce gros lot. Pour égrener une à une autant de possibilités, il aurait fallu, à jouer tous les jours, que vous commenciez il y a 800 000 ans, c’est-à-dire au temps où votre ancêtre Homo sapiens vivait encore en compagnie de gros néandertaliens. La vérité des probabilités, je sais, est un rien peu plus compliquée. Il n’en demeure pas moins que vos chances de gagner à la loterie sont plus que faibles. Mais qu’importe. Rêvons.

Que feriez-vous avec 3 milliards ? En gagnant le gros lot de sa réélection, le gouvernement de François Legault, lui, a décidé de désosser ce magot pour en répandre de microportions sur la masse des électeurs. Ce sont 6,4 millions de chèques qu’il lance ainsi en l’air, comme des confettis.

Après l’année fiscale 2021, la CAQ avait déjà versé un premier chèque de 500 $ aux adultes dont le revenu était de 100 000 $ et moins. Coût de l’opération: 3,2 milliards. Cette fois, ce sont 3,5 milliards prélevés des coffres de l’État qui ont été saucissonnés. Autrement dit, en un an, 6,7 milliards ont été disséminés, alors que cet argent, en bloc, aurait pu servir de levier pour porter un projet collectif.

Qu’est-ce qu’une société peut faire avec 6,7 milliards ? Les exemples ne manquent pas. À Montréal, la nouvelle ligne de métro, attendue depuis des années, est évaluée, avec ses 29 stations, à 5,9 milliards.

S’il est vrai que beaucoup de choses peuvent être reprochées à Justin Trudeau, le premier ministre canadien a-t-il tort de signifier aux nationalo-conservateurs de François Legault que le fait de dilapider autant d’argent sous forme de grenailles constitue un choix plus que discutable ? En santé, le gouvernement québécois affirme manquer de moyens. Mais il trouve intelligent de priver la collectivité d’un coup de barre de plus de 6,7 milliards ?

Depuis des années, la société est dépolitisée pour être mieux renvoyée à l’individualité. Nous avons été dressés à nous « adapter », à tout et n’importe quoi, au mépris des enjeux collectifs. L’époque nous enjoint de nous replier sur notre « moi authentique », pour atteindre notre « pleine conscience », au nom d’une « émancipation individuelle ». Ce culte de l’individu encourage les pires lubies. Lisez les mantras qui pullulent sur des réseaux dits sociaux, ces lieux où l’on est toujours seul. « Rien ne vous emprisonne, excepté vos pensées », paraît-il. « Rien ne vous limite, excepté vos peurs. » Ah bon. Et « rien ne nous contrôle, excepté vos croyances. » Et quoi encore ? Toutes ces injonctions du développement personnel misent sur le « chacun pour soi », en plein accord avec l’esprit du néolibéralisme. Osez seulement clamer que c’est la meilleure façon de se faire digérer tout rond et vous serez taxé d’« idéologue », ce qui demeure, après tout, la façon la plus courante aujourd’hui de répudier ceux qui défendent encore les intérêts de la collectivité.

Nous avons appris, tel qu’on nous l’a enseigné, à nous « adapter », à accepter de nous « moderniser », au nom de la « flexibilité » que réclament les entreprises qui s’engraissent de notre passivité. Nous concevons, parce qu’on nous l’a répété, que les temps réclament d’« aller plus vite » afin de rattraper notre retard. Qui nous a mis en retard ? Qu’importe. En tout cas, apprenez que vous n’avez plus besoin d’une société forte. Vous pouvez vous débrouiller seuls. Prenez vos 600 $. Et débrouillez-vous.

Le système de santé s’effondre ? Soyez rassuré : vous aurez 600 $ pour déjouer la maladie, par exemple en vous payant un abonnement dans un gymnase privé. À force de suer à grosses gouttes sur des machines sophistiquées, vous arriverez sûrement à croire que le cancer va vous épargner, que les hôpitaux ne seront jamais pour vous. Il est si facile de croire que vous êtes le seul responsable de votre santé… En parallèle, vous pourrez travailler 60 heures par semaine, en cumulant deux ou trois emplois, dans l’espoir de finir par joindre les deux bouts.

Nous voilà tous prisonniers de ce système de pensée dépourvu d’horizon, incapables de nous arrêter pour nous choisir un autre destin commun. Regardez Dominique Anglade. Elle illustre parfaitement cet état de paralysie dans lequel nous nous sommes laissés glisser collectivement. Durant des mois, elle a répété pour la galerie qu’il fallait des débats d’idées. Ce fut plutôt l’enfilade des lieux communs, propres au babil managérial. La cheffe du Parti libéral a d’ailleurs affirmé, au moment de démissionner, qu’il fallait « renouveler l’offre ». Comme si l’avenir de notre société se réduisait toujours à ce calcul de l’offre et la demande. Pas d’idées, pas de rêves, pas de projets pour nous fédérer, sinon celui de croire en une individualité asséchée.

Les algorithmes se chargent de recomposer ce qui a su déjà nous plaire afin que nous ne quittions pas les termes du présent où nous sommes déjà coincés. « Vous avez aimé ceci ? Vous aimerez sûrement cela. »

Surtout, n’osez rien de différent. La croissance pourrait s’en trouver menacée. Tournez plutôt en rond, sagement. Tout en encaissant votre chèque de 600 $, rêvez que vous deviendrez milliardaire. Achetez des billets de loto. Mais qui sortira gagnant de ce statu quo ?

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