Le PLQ et le steak de vache sacrée

Le député fédéral de Louis-Hébert, Joël Lightbound, a paraphrasé Mark Twain pour illustrer les vertus de la remise en question pour un parti politique. « Les vaches sacrées font les meilleurs hamburgers », disait le célèbre journaliste et écrivain américain avec l’humour irrévérencieux qui le caractérisait.

Il est loin d’être acquis que M. Lightbound se lancera dans la course à la chefferie du PLQ. Pour le moment, la porte est « un peu entrouverte », mais sa présence sur les rangs enrichirait certainement le débat dont les libéraux ont un besoin impérieux.

Sa sortie contre la gestion de la pandémie par le gouvernement Trudeau, qui lui a coûté son poste de président du caucus libéral du Québec, ne manquait pas d’audace. La question est de savoir jusqu’à quel point le PLQ est disposé à sortir des sentiers battus.

On peut reprocher bien des choses à Dominique Anglade, mais pas d’avoir voulu se complaire dans la contemplation du passé. Au contraire, plusieurs au sein de son parti lui en ont voulu d’avoir pris ses distances d’avec ses prédécesseurs. Au cours de la dernière campagne, alors que la nécessité d’un renouveau s’imposait de toute évidence, elle devait encore se défendre d’un quelconque reniement.

S’il y avait eu une véritable course à la succession de Philippe Couillard, elle aurait eu l’occasion de faire approuver par les membres du PLQ le virage progressiste et nationaliste qu’elle proposait. Au lieu de quoi elle n’a réussi qu’à démobiliser les militants et à déconcerter les électeurs, avant de devoir retraiter dans la confusion.

Le nouveau chef par intérim, Marc Tanguay, a évoqué les « valeurs éternelles » qui ont guidé le parti depuis sa fondation et que Claude Ryan avait codifiées dans son petit livre rouge de 2002. Dans son énumération, le député de LaFontaine a cependant omis « l’identification au Québec » qui, précisait M. Ryan, « passe d’abord par l’identification avec sa majorité francophone ».

C’est là où le bât blesse. Les malheurs de Mme Anglade ont véritablement commencé quand elle a réservé un accueil favorable au projet de loi 96 sur la langue précisément dans le but de se rapprocher des francophones. Cette réaction imprévue a contrarié le bureau du premier ministre Legault : si les libéraux l’approuvaient, le projet risquait d’être perçu comme trop mou.

Elle a voulu en faire trop. La coupe a débordé quand le PLQ a présenté un amendement qui aurait forcé tous les étudiants au cégep anglais, y compris les anglophones de souche, à suivre trois cours en français.

La levée de boucliers dans la communauté anglophone a sonné le glas du virage nationaliste. Pour bien marquer sa contrition, Mme Anglade a rejeté le projet 96 dans son ensemble, proposant plutôt une série de mesures strictement incitatives visant à favoriser l’utilisation du français.

M. Ryan décrivait le PLQ comme « un parti à forte prépondérance francophone », mais force est de constater que ce n’est plus le cas. Même à l’époque de la « Grande Noirceur » duplessiste, il n’avait pas été rejeté à ce point par l’électorat francophone.

Pratiquement tous les députés libéraux élus le 3 octobre l’ont été grâce à l’appui des anglophones. On les imagine mal appuyer un candidat à la chefferie qui proposerait de renforcer la loi 101. Le steak de vache sacrée leur paraîtrait sans doute trop indigeste.

La course ne sera pas déclenchée avant un bon moment. Celles et ceux qui envisageraient de se porter candidat ont encore le temps d’y réfléchir, même s’il n’est jamais trop tôt pour avancer ses pions.

Le député de Pontiac, André Fortin, et son collègue de Nelligan, Monsef Derraji, ont clairement manifesté leur intérêt. L’un et l’autre ont démontré d’incontestables qualités dans leur fonction de parlementaires, mais ils représentent tous deux une circonscription à près de 40 % anglophone.

Dans une entrevue au Droit, M. Fortin s’est présenté comme « le seul représentant des régions au Parti libéral ». D’un point de vue géographique, c’est indiscutable, et le PLQ a un urgent besoin de se reconnecter avec le Québec hors Montréal. Mais la circonscription de Pontiac est une région atypique sur le plan linguistique.

Comme Mme Anglade, M. Derraji incarne parfaitement la diversité grandissante de la société québécoise, mais Nelligan est situé à la pointe du West Island, ce qui n’est pas la meilleure carte de visite dans le Québec francophone.

M. Fortin promet de « brasser la cage un peu », mais c’est plutôt d’une grosse secousse que le PLQ aurait besoin s’il veut avoir encore un avenir, alors que les vaches y semblent aussi sacrées qu’en Inde, où il est même mal vu de les insulter. Comment pourrait-on penser les transformer en hamburgers ?

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